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Pourquoi le skateboard est devenu une affaire de quadras autant que d’ados

Street League Skateboarding : « Ça aide à rester jeune »… Quand les quadras réinvestissent les skateparks

Vague grise•La « Street League » investit ce samedi le court central de Roland-Garros. Loin des projecteurs, toute une génération de quarantenaires refuse de lâcher sa planche
Thibaut Chevillard

Thibaut Chevillard

L'essentiel

  • La Street League Skateboarding fait étape ce samedi à Paris, sur le court central de Roland-Garros.
  • Le skateboard n’est plus seulement réservé aux ados. Un nombre croissant de quadragénaires continuent de pratiquer ou ressortent leur planche du placard.
  • « En continuant le skate, on a encore le physique et la gestuelle des mecs de 25 ou 30 ans. Ça aide à rester jeune », assure Bertrand Soubrier, fondateur de la marque Haze Wheels et légende parisienne de la discipline.

A Venice Beach-sur-Seine,

« Aaaaaaaaaaaaargh… » C’est, en substance, le cri que j’ai poussé quand le nose de ma planche a heurté de plein fouet ma cheville gauche. Un choc sec, une douleur sourde que je n’avais pas ressentie depuis une vingtaine d’années. J’ai 42 ans et, la semaine dernière, pour combattre ma crise de la quarantaine, j’ai ressorti mon skateboard du placard.

Persuadé que le skate ne s’oublie pas, j’ai passé une bonne heure à essayer de faire un flip, une figure de base. Un truc que j’enchaînais les yeux fermés à 15 ans. Sauf qu’à la vingtième réception un peu bancale, mon genou gauche, qui avait déjà été bien malmené par le passé, m’a envoyé un rappel à l’ordre immédiat.

« J’ai arrêté de sauter des marches »

Allongé sur le béton à faire l’inventaire de mes articulations défaillantes, je pensais être un cas isolé. En réalité, nous sommes une armée mexicaine. Comme le soulignait déjà en 2014 le Los Angeles Times, il y a un « nombre croissant de skateurs aux cheveux gris à travers toute la Californie du Sud et au-delà ». « Certains sont des adeptes de toujours qui n’ont jamais abandonné ce sport ; d’autres ressortent leur planche du placard après des décennies. »

Mon pote Martin, 39 ans, n’a jamais vraiment raccroché malgré une vie familiale et professionnelle bien remplie. « Ce n’est pas facile physiquement, mais tous les week-ends, je vais au skatepark, confie-t-il. J’y vais seul, parfois mes enfants m’accompagnent mais ils jouent dans le parc à côté. C’est un bonheur, impossible de louper la session. »

Mais à l’approche de la quarantaine, sa pratique a muté. « Mon kif, c’était de sauter des marches, mais je ne le ferai plus jamais, tranche Martin. Je ne peux pas prendre le risque de me blesser vis-à-vis du travail. »

Le skate de la maturité devient une gestion rigoureuse du risque. « On ne se rend pas compte à quel point c’est physique ! Maintenant, je m’échauffe beaucoup plus longtemps qu’avant, les chevilles, les étirements. J’en vois d’autres, des vieux qui viennent skater, et ils font la même chose. Là où avant t’arrivais et tu skatais directement, maintenant, on fait gaffe. Je me suis mis une seule limite : dès que je ressens la moindre douleur, j’arrête. »

« Si tu veux continuer, il faut s’entretenir. »

Pour comprendre comment on survit sur un skate passé 40 ans, il faut s’adresser aux gardiens du temple. Bertrand Soubrier, légende du skate parisien, fondateur et patron de la marque de roues Haze Wheels, frôle la cinquantaine. Et lui non plus n’a jamais lâché la barre. « Il y a des périodes où t’en fais un peu moins, mais je n’ai jamais arrêté. »

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Pour « Beber », le skate à l’âge adulte exige de réorganiser son emploi du temps, en calant par exemple une session rapide entre midi et deux. Fini les après-midi entiers à traîner au « Dôme » – le Palais de Tokyo –, le spot mythique de la capitale. « Quand t’as des enfants, il faut organiser son temps. Maintenant, on skate moins longtemps, une heure et après on rentre. Alors qu’avant, on restait sur le spot, on parlait avec tout le monde, on chillait. »

Un rythme ajusté qui s’accompagne d’une vraie discipline de vie. « T’es obligé de faire tout ce qui vient avec l’âge : moins sortir, mieux dormir, mieux manger, s’étirer, faire du sport à côté. Tu sens que tu rouilles plus vite. Si tu veux continuer, il faut s’entretenir. Si on se muscle bien, on peut skater longtemps. » Martin confirme la méthode : natation, rameur et vélo en semaine pour renforcer les articulations et encaisser l’impact le week-end.

« Le skate, c’est trop classe »

Alors qu’autrefois la carrière d’un skateur professionnel s’arrêtait bien avant 30 ans, les figures de la discipline restent aujourd’hui en activité beaucoup plus longtemps. Dans cette ligue des vétérans, les modèles s’appellent Steve Caballero, Geoff Rowley, Jamie Thomas, Daewon Song, Guy Mariano ou Andrew Reynolds. « C’est complètement fou ce qu’ils font, admire Bertrand Soubrier. Ils ne sautent plus des gros trucs, mais ils sont créatifs. De toute façon, tu te contentes de peu après, tu peux toujours skater à la cool. »

Reste cette question qui taraude tous les pères de famille au moment de monter sur le grip : a-t-on l’air d’un daron ridicule coincé dans sa crise d’adolescence ? « J’avoue que parfois, quand je skate tout seul, je peux avoir l’impression d’être regardé par les gens qui passent, concède Bertrand. Mais quand on aime le skate, on s’en fout du regard des autres. Et puis, quand je regarde les gens de mon âge qui ne font pas de skate, j’ai l’impression qu’ils sont vieux ! Je pense qu’en continuant le skate, on a encore le physique et la gestuelle des mecs de 25 ou 30 ans. Ça aide à rester jeune. C’est dans la tête, mais ça suit forcément dans le corps. »

C’est peut-être ça, le secret. Le skate n’a jamais été un simple sport, c’est une façon de regarder la ville et de refuser de s’encroûter. « Le skate, c’est trop classe, récapitule Martin. On n’arrivera jamais à expliquer pourquoi c’est différent des autres sports. Se péter la gueule à 40 ans dans un skatepark, c’est trop marrant ! C’est retrouver des sensations que tu perds en vieillissant, l’adrénaline, même en faisant des figures simples. »

Ce samedi, les monstres sacrés de la planche à roulettes enchaîneront les prouesses sur les modules installés sur le court central de Roland-Garros à l’occasion de la Street League. On les regardera avec des yeux d’enfants et une pointe d’admiration. Puis dimanche matin, on réenfilera nos baskets, on étirera nos mollets rouillés pendant vingt minutes, et on ira tenter de replaquer un pauvre ollie de dix centimètres au-dessus du trottoir. Même avec un genou qui couine, le pop de la planche aura exactement la même saveur qu’en 1999.