Roland-Garros: Mais pourquoi les commentateurs appellent-ils les joueurs de tennis par leur prénom?

TENNIS La pratique est largement répandue dans ce sport...

B.V.
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Roger Federer à Roland-Garros en 2015
Roger Federer à Roland-Garros en 2015 — NEWSCOM/SIPA

« Vas-y Jo », « superbe passing de Rodgeur », « elle sent bien la balle Maria ». Si vous cherchiez quel prénom donner à votre futur enfant, la quinzaine de Roland-Garros est un bon moyen de savoir celui qui sonne le mieux à l’antenne. Une vieille habitude pousse en effet les commentateurs radio ou télé à donner du prénom à tout va dès qu’il s’agit de pousser une balle jaune. Une attitude qui a tendance à agacer certains spectateurs, l’estimant trop familière. « C’est une pratique fréquente pour quasiment toutes les antennes, confirme Rodolphe Massé, au micro à Roland pour RMC. On le fait principalement pour les joueurs français et les énormes stars : Federer, Nadal, Djoko, Murray, Sharapova et Serena Williams, car on estime que qu’ils sont suffisamment connus pour que les gens comprennent. »

Reste qu’on connaît aussi plutôt pas mal Karim Benzema ou Paul Pogba, mais que « Paul » ne fait jamais une ouverture en profondeur à « Karim » lors d’un match de l’équipe de France commenté sur TF1 ou ailleurs. Ce qui peut s’expliquer de plusieurs manières :

  • La proximité entre le journaliste et les joueurs : Les commentateurs de tennis sont en général des grands habitués du circuit et ont créé au fil des années une certaine proximité avec les joueurs que n’ont pas forcément ceux du foot. « Si on suit un tournoi, on peut les voir 3, 4, ou 5 fois dans la même semaine avec les conférences de presse obligatoires d’après-match, ce qui n’est par exemple pas le cas en football, où un joueur peut passer une fois en conférence de presse sur tout un mois de compétition, assure Rodolphe Massé. Il y a forcément un rapport personnel qui se crée, sans que ce soit nécessairement de l’amitié. »

    >> A lire : Roland-Garros : Nadal, Federer, Djokovic, qui est le plus fort… en conférence de presse ?
     
  • Eviter les répétitions : « Parfois le prénom est aussi une aide pour varier le commentaire, explique Bertrand Milliard, 19 Roland au compteur pour Eurosport. Dire 38 fois Maria Sharapova dans un jeu, ce n’est pas agréable à l’oreille. Il faut trouver des synonymes : la Russe, la numéro 2 mondiale et Maria de temps en temps ».
     
  • Un brin de chauvinisme : Mais oui Gaël !!! « Il y a forcément une proximité patriotique quelque part. Tu montres que t’es plus proche du français que de son adversaire ». Encore plus chez RMC : « On a un positionnement chauvin assumé, on supporte les Français car on est de fait, avec la majorité de nos auditeurs, derrière les français. »
     
  • L’apanage des sports individuels : Plus que le tennis, cette pratique s’étend à une grande majorité des sports individuels. « D’un point de vue purement technique, c’est déjà plus compliqué en sport co, explique Massé. On fait quoi s’il y a deux Antoine dans l’équipe ? Moi je commente le judo et je vais souvent donner du Teddy. Teddy Riner, pour tout le monde, c’est Teddy. » Aussi en charge de l’haltérophilie pour Eurosport, Milliard confirme : « Dans les ‘petits sports’, les gens ne regardent que pour voir si le Français fait une médaille. Ça ferait presque bizarre d’utiliser le nom de famille, ça mettrait trop de distance. »
     


Et si vous pensez que c’est mieux ailleurs, vous avez tort. « C’est presque naturel à certains moments du match d’encourager ‘Roger’et pas Federer », assure l’ancien joueur devenu consultant Marc Rosset, au micro pour la RTS. « Tu sais que ce serait plus professionnel de dire ‘Allez Sanchez-Vicario’, mais tu dis quand même ‘Allez Arantxa’, enchaîne Manolo Poyan, qui officie, lui, pour Eurosport Espagne. Parfois le commentateur montre trop sa relation avec le joueur, mais je comprends qu’on puisse montrer ses émotions. »

Le surnom ? « De la familiarité mal placée »

C’est même souvent le jeu qui le demande. Pas vraiment fan de la pratique, Bertrand Milliard la tolère selon le contexte. « L’utiliser tout le temps je comprends que ça agace, analyse-t-il. Mais j’ai fait Monfils-Cuevas l’autre jour, et au cinquième set dans les moments chauds, tu lâches forcément un Gaël ». Sans forcément s’en rendre compte d’ailleurs, mais simplement pour coller à l’atmosphère.

Ce qui peut aussi pousser à franchir l’étape d’au-dessus, le surnom. Désaccord chez nos commentateurs. Si Rodolphe Massé estime que ça peut se faire car « le joueur lui-même va s’appeler La Monf’» dans le cas de Monfils, Bertrand Milliard situe ici la limite. « Les surnoms, c’est de la familiarité mal placée. Même Maria pour Sharapova, je ne suis pas pour. Appeler quelqu’un Rodgeur, Rafa ou Nole ce n’est pas naturel, c’est vouloir faire le copain alors que tu n’es pas copain avec. » « Polo pour Paul-Henri Mathieu, faut avouer que ça un peu beauf, non ? » rigole Marc Rosset.

Fondamentalement, la question se rapproche d’une plus globale que tout journaliste s’est posée un jour : tutoiement ou vouvoiement ? Pourquoi les journalistes de presse écrite retranscrivent en vouvoyant des interviews réalisées en tutoyant ? Pourquoi s’embêteraient-ils à tutoyer Didier Deschamps lors d’une conférence de presse de l’équipe de France alors qu’ils le tutoient dans la vie ? « A l’antenne, je vouvoie mon consultant car sinon ce serait excluant pour le téléspectateur, mais je pourrais parfaitement tutoyer Jo-Wilfried Tsonga en interview car je le connais bien », explique Milliard.

Et les consultants ?

Rodolphe Massé plussoie. « Je trouve ça hypocrite vis-à-vis de l’auditeur. Dans la vie on se tutoie et à l’antenne on va se vouvoyer ? Les politiques font ça. Il y a un rapport qui existe dans la vie, pourquoi ne pas le retranscrire à l’antenne ? » Particulièrement dans le cas des consultants, qui accompagne aux commentaires. Longtemps membre du circuit (voire toujours), leur proximité avec les joueurs qu’ils commentent est encore plus forte.

« C’est au journaliste qui l’accompagne d’être attentif, explique Massé. Il va appeler un joueur peu connu par son prénom, et là c’est au journaliste d’apporter le nom car l’auditeur peut être perdu. Aujourd’hui, appeler un Lucas Pouille Lucas à l’antenne, ça ne va pas marcher. » Passé par Canal + et aujourd’hui à Eurosport, Guy Forget a souvent été raillé sur les réseaux sociaux pour son utilisation du terme « l’autre » quand il s’agit d’évoquer par exemple l’adversaire d’un Français.

 

Mais il n’y a pas pour autant de consignes, que ce soit pour le commentateur ou le consultant. « C’est enlever le naturel à quelqu’un, conclut Bertrand Milliard. Et il faut garder ce naturel. Dire Monfils, Gasquet, Tsonga mais de temps en temps, dans les moments chauds, lancer ‘magnifique ce que fait Jo’ou ‘c’est bien Gaël il prend la balle très tôt’, je ne pense pas que ce soit familier. C’est naturel. »