JO d’hiver 2026 : « C’est le zoo »… Plongée dans l’entre-deux manches de slalom, entre récup' et nœuds au cerveau
ébullition•On en parle peu, mais les trois heures qui séparent la fin du premier passage et le moment de repartir à la baston pour la gagne sont crucialesNicolas Camus (avec J. Lau.)
L'essentiel
- L’épreuve de slalom des JO d’hiver de Milan-Cortina a lieu ce lundi, avec parmi les grands favoris le Français Clément Noël, sacré à Pékin il y a quatre ans.
- Comme toutes les disciplines du ski alpin, le slalom se court en deux manches, dont on additionne les temps pour définir le classement final. C’est parfois dans ces quelque trois heures entre les deux passages qui se construisent les grandes victoires… ou les désillusions.
- On a voulu savoir ce qui se passait pour les skieurs pendant ce laps de temps. Entre récupération, alimentation, reconnaissance du tracé et attente parfois interminable dans l’aire de départ, ce n’est pas toujours simple de trouver la meilleure manière de le gérer.
C’est une partie de la course que l’on ne voit jamais, et qui abrite pourtant les grandes victoires comme les pires déboires. Parce qu’on a le temps de changer de logiciel si jamais ça n’a pas marché avant, ou au contraire de se faire des nœuds au cerveau et se liquéfier sous la pression. Il paraît qu’au fil de sa carrière, on apprend à mieux maîtriser ces minutes qui semblent parfois interminables, mais ceux qui sont passés par là racontent que cela reste un défi à chaque fois. Cela valait le coup, alors, de se plonger dans cette jungle que constitue l’entre-deux manches de slalom, épreuve où le Français Clément Noël remet son titre olympique en jeu ce lundi sur la piste du Stelvio.
Comme dans les autres disciplines techniques du ski alpin, la première manche sert d’essoreuse, ne laissant dans le match que les 30 meilleurs temps. Environ trois heures plus tard, ces derniers repartent pour un tour. Et c’est ce laps de temps qu’il faut savoir gérer pour aller chercher quelque chose en bas. Car trois heures, c’est peu et beaucoup à la fois. Impossible de rester à son pic de concentration, bien sûr, il faut faire redescendre la pression pour ne pas se sentir vidé dans le portillon de départ. Mais attention à ne pas totalement déconnecter non plus.
« Dur de ne pas cogiter »
« C’est vraiment pas simple, reconnaît Victor Muffat-Jeandet, 14 saisons de Coupe du monde au compteur. Avant la première manche, tu n’as pas une seconde à toi, tout est calibré. Mais après, il y a énormément d’attente. » Dans un premier temps, ça passe assez vite avec les obligations médias, la récupération, une petite collation et l’analyse technique de ce qu’on vient de faire avec le staff. Vient ensuite la reconnaissance du second tracé, puis c’est l’heure de remonter dans l’aire de départ, chacun à son rythme.
« Quand tu es dans les moins bons temps, tu ne te poses pas de question, tu remontes direct et tu te lances. Mais quand tu pars dans les derniers, il ne faut pas se tromper, développe le médaillé de bronze sur le combiné des Jeux de 2018. Si tu arrives trop tôt, tu attends des plombes et tu peux te refroidir ou sortir ta course. Et si tu arrives trop tard, tu peux te mettre dans le jus. Et en plus de ça, c’est dur de ne pas cogiter. » La télé installée pour montrer les images des skieurs en train de passer agit comme un aimant, à la fois utile pour repérer des pièges éventuels et traîtresse : il ne faut pas se laisser influencer par les fautes des autres.
Balle de match et finale de Coupe du monde
Pour les béotiens, on rappelle que lors de la seconde manche, les athlètes partent dans l’ordre inverse de leur classement dans la première. S’installe alors un petit jeu dans la tête de l’athlète pour se convaincre qu’il se trouve dans la meilleure configuration pour monter sur la boîte au bout du compte : s’il est un peu loin, qu’il n’a plus rien à perdre et qu’il peut skier totalement libéré ; s’il est dans les premiers, qu’il pourra capitaliser sur l’écart déjà creusé avec la concurrence.
« Quand tu as gagné la première manche, c’est la configuration la plus dure, reprend Muffat-Jeandet. Je pense que c’est l’équivalent de servir pour une balle de match en Grand Chelem ou de tirer un penalty en finale de Coupe de monde. » Le skieur français se souvient comme si c’était hier de la seule course où ça lui est arrivé dans sa carrière, à Alta Badia en 2015. « Tu te prends une énorme chape de plomb sur la tête. Si tu rates ta première manche, tu y vas en mode réaction d’orgueil, tu lâches tout. Mais quand tu es en tête… A la fin, tu es tout seul en haut, il y a un silence de mort. Il faut tenir mentalement, c’est vraiment la plus haute tension que tu puisses connaître. »
Tout l’enjeu est de ne pas perdre son influx à mesure que la zone de départ se dépeuple. Tout là-haut, dans cette aire située juste derrière le portillon, chacun vit sa petite vie, faite de rituels très personnels… et pour certains originaux. « Il y a de tout, c’est le zoo, décrit Muffat-Jeandet en souriant. Certains ont un comportement presque animal. Il y a un Suisse par exemple (Ramon Zenhäusern, médaillé d’argent à Pyeongchang), il fait le brame du cerf. C’est pour se motiver, il se met dans un état de transe. » Et si ça peut aussi perturber un peu les autres au passage, on prend.
Connaissance de soi
Steven Amiez ne va pas jusque-là, mais il appartient également à la « team Tarzan ». « Je passe dans un état d’esprit assez guerrier : je me tape dessus, je peux faire des bruits, souffler très fort… je dois faire un peu peur ! », en rigole le Français. D’autres sont plus jeux vidéo ou réseaux sociaux sur leur téléphone, quelques-uns restent fidèles au casque avec de la bonne musique dedans. On a aussi en tête les images de skieurs, yeux fermés et bras sur les bâtons, en train de visualiser ce qui les attend sur la piste. Ce qui compte, en fait, est de bien se connaître.
« J’en vois qui parlent beaucoup avec leur coach, sûrement pour évacuer un peu le stress, d’autres qui ont besoin de se concentrer sur eux à 100 %. Moi, c’est un mix des deux, détaille le fils de "Bastoune", inoubliable médaillé d’argent de la spécialité derrière JP Vidal à Salt Lake en 2002. Je mets des œillères, je suis sur moi à 100 %, mais j’ai aussi besoin que mon coach me booste pour retranscrire cette agressivité et cet engagement sur les skis. J’aime arriver à ébullition dans le portillon. »
Ce ne sont pas les mêmes ressorts chez Victor Muffat-Jeandet (37 ans), qui avoue avoir « mis du temps » à trouver l’équilibre qui lui correspondait. Il raconte :
« Quand tu es petit, on te forme beaucoup sur le combat, l’agressivité. Du coup, je pensais que pour performer, il fallait que je sois très agressif. Je me mettais de la neige dans le cou, je tapais beaucoup mes skis. Je me suis rendu compte qu’au final, ce n’était pas vraiment moi-même et je mettais trop d’énergie dans la cabane de départ. Du coup sur les skis, je n’étais plus assez concentré ou efficace. Je me suis donc calmé, mais ça ne m’empêche pas d’être très concentré et agressif quand je pars. »
On pourrait croire que l’apport d’un préparateur mental est devenu la norme pour gérer ces moments, mais ce n’est pas le cas. Il n’y en a pas dans le staff de l’équipe de France, par exemple, même si les skieurs y ont recours de manière personnelle. Un petit coup de fil est parfois passé pour évacuer un peu de stress ou évoquer un blocage précis, mais le plus gros du boulot est effectué avec les coachs. « Les athlètes parlent avec nous, on prend un moment pour débriefer, expose David Chastan, le directeur du ski alpin à la Fédération. Parfois, rater une première manche peut déclencher chez un athlète une libération. »
Le message transmis par le staff est adapté à chacun, en fonction de sa personnalité et ses besoins, mais la finalité reste la même : persuader le skieur que tout est possible, quelle que soit la configuration de course. Le meilleur exemple ? Le doublé français aux JO 2002, on y revient.
Jean-Pierre Vidal avait terminé en tête de la première manche, et avait su capitaliser dessus pour aller chercher l’or. Sébastien Amiez, seulement 8e à mi-parcours, avait lui écrabouillé la concurrence sur le second passage pour prendre l’argent. Deux trajectoires opposées pour l’un des plus grands moments de l’histoire du ski alpin tricolore aux Jeux. Et cette histoire, Steven Amiez, qui part ce lundi avec des ambitions après notamment sa 4e place sur la Madonna di Campiglio en janvier, l’a sûrement entendue plus d’une fois lors des repas de famille.



















