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Les rôles normés au sein des couples en patinage, une équation insoluble ?

JO 2026 - Danse sur glace : « Les mecs sont comme des pachas », Comment bousculer les rôles normés au sein des couples ?

répartition des tâchesLes codes hétéronormés du patinage commencent à être bousculés sous l’impulsion du Canada, mais les clichés romantiques hérités de la danse de salon sont encore très ancrés
Gabriella Papadakis, une vie de danse sur glace et de quête féministe
William Pereira

William Pereira

L'essentiel

  • Dénoncées par Gabriella Papadakis dans son livre, les dynamiques de couples hétéronormées ont encore du mal à être bousculées en danse sur glace, un sport où « l’homme guide, invite la femme à danser, décide ses mouvements, de la direction. »
  • Cette vision hétéronormée présente dès l’adolescence des patineurs, crée rapidement un déséquilibre dans les rapports humains sur et hors de la patinoire, parfois favorisés sur conseil des entraîneurs et des familles qui incitent les patineuses à faire profil bas pour garder les faveurs des garçons, denrée rare dans le milieu.
  • Le Canada a lancé une révolution en ouvrant la danse sur glace aux couples non-mixtes et non-binaires, permettant à Papadakis de réaliser en patinant avec Madison Hubell que « les rôles de leader et de suiveur n’avaient pas nécessairement besoin d’exister ». La fédération internationale continue toutefois de définir les couples comme étant composés d’une femme et d’un homme.

Les accusations contre Guillaume Cizeron formulées par Gabriella Papadakis dans son livre « Pour ne pas disparaître », paru au début de l’année, ont pris plus de place qu’elles ne l’auraient dû. En même temps, deux médaillés d’or olympiques qui se mettent dessus à quelques semaines des JO 2026, on pouvait difficilement passer à côté. C’est là tout le paradoxe du jeu médiatique. La porte d’entrée pour le grand public peut faire de l’ombre au thème principal, dans ce cas précis l’épineuse question des dynamiques de genre dans le monde du patinage artistique, élément central de l’ouvrage de Papadakis.

L’explosion en plein vol au sommet de sa gloire raconté par la Française exprime un mal-être personnel autant que l’essoufflement global d’une vision hétéronormée poussiéreuse de la danse sur glace. « C’est un sport inspiré des danses de salon et dans cette culture-là l’homme guide, invite la femme à danser, décide ses mouvements, de la direction, résume Gabriella Papadakis dans une interview à 20 Minutes TV. C’est encore très présent en danse sur glace. La femme est là pour suivre, imiter son partenaire. »

« On a encore trois ou quatre Roméo et Juliette par an »

Un constat partagé par Thomas Nabais, médaillé de bronze aux championnats de France 2024 au côté de Marie Dupayage. « Je trouve que les choses n’ont pas vraiment bougé. De manière générale, on attend vraiment beaucoup et surtout des filles de performer la féminité. Et du coup, un peu en complément pour nous, de performer la masculinité. » Le tout au service d’une narration romantique et sexualisée à l’eau de rose pour le grand public - et les juges. « Dans la danse libre, c’est un peu différent, nuance le patineur. On peut se défaire un peu de ça, mais tous les ans, on a encore trois ou quatre Roméo et Juliette qui sont proposés. C’est un schéma assez ancré. »

Simple en apparence, ce cadre patriarcal engendre des dynamiques bourrées de contradictions à la peau dure. Les femmes sont à la fois cantonnées à leur vulnérabilité mais garantes de la performance artistique, tandis que la force masculine peut être reléguée au second plan. « On disait souvent que l’homme est le vase et la femme la fleur », résume Nathalie Péchalat, aujourd’hui consultante pour France TV. Il y a huit ans, avant les JO 2018, Guillaume Cizeron avait un jugement encore plus sévère : aux hommes le rôle de « potiches », aux femmes celui de « déesses ».

« Les filles, on attend d’elles qu’elles soient belles et qu’elles performent techniquement, approfondit Thomas Nabais. Donc elles sont souvent mises devant dans les chorégraphies. Je ne le vis pas mal, je dis ça sans affect. C’est structurel. C’est ce qui est attendu des performances qu’on produit, et c’est aussi comme ça que sont montées nos chorégraphies. »

Des patineuses levées à 3h du mat' pour se coiffer et se maquiller

Un moindre mal à l’échelle des dynamiques de genre au sein du couple. La partie immergée de l’iceberg telle que racontée par Gabriella Papadakis révèle un déséquilibre dans le poids des attentes. Dès leur plus jeune âge, les filles doivent être belles, bien coiffées, en parfaite forme physique et manier l’art du maquillage en plus de tout le reste.

Disparités qui vont jusqu’à impacter le sommeil : certaines patineuses se lèvent à trois heures du matin pour s’apprêter avant de performer là où les garçons peuvent quasiment débarquer à la patinoire avec les yeux qui collent (en réalité, ils se maquillent aussi mais très légèrement). « A l’entraînement il faut aussi avoir l’air parfaitement maquillée, apprêtée », précise Papadakis. Car les juges peuvent être présents et scruter le moindre écart avant même que la performance officielle ait lieu.

Entraîneure chevronnée du club de Vilard de Lans, Karine Arribert essaye de protéger ses athlètes de cette beauté persécutante. « Par exemple, si les juges se risquent à faire des remarques sur leur apparence, conseiller aux jeunes femmes de perdre 2-3 kg, je m’y oppose et fais très clairement comprendre aux juges que je ne laisserai pas passer des commentaires grossophobes. »

« Ok il est chiant, mais sois conciliante »

A l’opposé, les patineurs profitent d’un moule moins rigide à leur égard que l’on peut lire comme une conséquence de leur rareté, qui en érige certains en enfants rois dès leur plus jeune âge. « Inconsciemment, certains coachs font tout pour retenir les garçons, pour qu’ils se sentent bien parce que s’ils se lassent et partent faire du hockey, on est fichus, explique Nathalie Péchalat. Même les parents des patineuses. Si la fille trouve un gars, on va lui dire ''ok il est chiant, mais sois conciliante''. On nous fait bien comprendre qu’on a gagné le gros lot. » N’apprendre le « oui » qu’aux unes et eviter de confronter les autres au « non », après tout, qu’est-ce qui pourrait mal se passer ?

Les dynamiques de couples sont évidemment propres à chaque duo. Les champions olympiques Scott Moir et Tessa Virtue entretenaient de bons rapports professionnels. Mais il est évident que l’on ne s’épanouit pas de la même manière en grandissant en tant que ressource interchangeable. Une observatrice avisée du patinage ne compte plus les fois où elle a pu se retrouver devant des couples où « le patineur était très à l’aise, très positif, dire que tout allait bien juste à côté d’une patineuse toute renfermée, le regard vers le sol, sans dire un mot ».

Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron, en 2023, un an avant leur séparation
Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron, en 2023, un an avant leur séparation - Gianluca Ricci/LiveMedia/Shutter

Pas besoin d’un diplôme en psychologie pour lire le mal-être et les silences forcés. « Au début, je me disais que c’était sa personnalité, qu’elle était timide. Mais quand ça arrive avec deux nanas, trois nanas… Les mecs sont comme des pachas alors que les filles n’arrivent pas à se regarder entre elles, elles ne bronchent pas. Pas forcément des mauvais gars, mais il y a un état d’esprit global où la fille est à la disposition du garçon. » Comme sur la patinoire, finalement.

Le Canada en mission pour casser les codes du patinage

Pour casser ces dynamiques, et sous l’impulsion d’un groupe de travail qui comprenait l’ancienne vice-championne du monde Kaitlyn Weaver, le Canada s’est lancé dans une révolution de la danse sur glace en l’ouvrant aux couples non-mixtes et non-binaires. Un coup à deux bandes :

  • Permettre l’épanouissement des athlètes LGBTQ hors d’une structure hétéronormée, dans un sport de fait très influencé par la culture queer - Papadakis et Cizeron ont décroché l’or en 2022 grâce à un numéro inspiré du waacking, et Cizeron remet ça à Milan-Cortina avec Beaudry à travers une chorégraphie s’inspirant du voguing.
  • En finir avec cette dynamique de tri dès le plus jeune âge pour les patineuses qui ne trouvent pas de partenaire, et leur permettre, si elles le souhaitent de s’épanouir dans une dynamique non-mixte. Le tout dans le but de remodeler les rapports entre genres.

« En patinant pour la première fois avec une femme, j’ai compris que les rôles de leader et de suiveur n’avaient pas nécessairement besoin d’exister, nous dit Gabriella Papadakis, qui a patiné avec l’Américaine Madison Hubbell après avoir raccroché. On se suivait l’une et l’autre sans jamais prendre de décision, ça pouvait créer une unicité magnifique parce qu’on était toutes les deux à l’écoute de l’autre. La première fois que ma partenaire m’a demandé mon avis sur un mouvement je crois que j’ai pleuré parce que j’avais l’impression que c’était la première fois qu’on me demandait mon avis et qu’on s’y intéressait vraiment. »

La fédération internationale de patinage (ISU) ne s’est pas encore officiellement emparée de la question et continue de définir les couples comme étant composés d’une femme et d’un homme. Elle finira sans doute par plier un jour, comme ce fut le cas pour le port du legging, désormais autorisé (sans être pénalisé). Mais elle ira à son rythme, celui d’une discipline enracinée dans son passé et par essence conservatrice.