Antoine Huot de Saint Albin
L'essentiel
- La Fédération française de football a décidé d’interdire les caméras que des gardiens amateurs accrochent sur leurs filets pour filmer leurs matchs et partager leurs contenus sur les réseaux sociaux.
- La FFF se base sur une loi internationale de l’Ifab pour justifier cette interdiction Mais cette loi existe depuis plus de dix sans que ce petit dispositif n’ait créé de problèmes et aucun autre pays n’a pris la même disposition.
- « Les caméras offrent aux joueurs, aux arbitres et aux supporters une perspective différente sur le match et peuvent contribuer à attirer davantage l’attention et à accroître la visibilité du football amateur », estime Luca.
Sann va peut-être devoir rappeler son chef à Leclerc. Cet Aubois de 21 ans a quitté son poste dans la grande distribution pour se « reconvertir » comme créateur de contenus spécial gardien de but. Grâce à une caméra 360° d’une dizaine de centimètres accroché sur les filets dans son but, on peut suivre les matchs de ce gardien amateur de District 2 sur ses réseaux sociaux (sannox_yt), avec des vidéos qui font parfois plusieurs millions de vues.
Problème, depuis quelques semaines, la Fédération française de football a décidé de ne plus autoriser ces caméras. Et ce sont donc des dizaines de gardiens amateurs qui ne peuvent plus partager leurs highlights. « J’ai vu que ça en parlait sur les réseaux sociaux et j’en ai eu la confirmation lors de mon match de Coupe de France ce week-end, nous explique Alexandre Vétois (alexandre_vts sur les réseaux), gardien de Vanves (Haut-de-Seine) en D1. L’arbitre est venu me voir, en me disant qu’il avait reçu un mail disant que c’était interdit. Je n’ai pas insisté, je l’ai enlevée. »
Une loi qui existe depuis plus de dix ans
Mais alors pourquoi la FFF s’intéresse de près à ces mini-caméras qui ne dérangent personne et donnent un peu de visibilité au football amateur ? Sur RMC Sports, l’instance a réagi en assurant se baser sur un règlement de l’Ifab, qui régit le football mondial, pour justifier cette interdiction. La loi 1.12 spécifie bien qu'« aucun type d’équipement (caméras, microphones…) ne peut être attaché aux buts, aux filets de but, aux poteaux de corner et aux drapeaux de coin ».
Sauf que cette loi n’est pas nouvelle. Il y a dix ans, elle existait déjà et, depuis, rien n’a vraiment changé, si ce n’est l’augmentation croissante de ce petit dispositif installé dans les filets un peu partout dans le monde. « Ça fait trois ans que je filme mes matchs avec la caméra et je n’ai jamais eu de soucis, indique Sann. Je n’ai jamais abîmé le filet, j’ai jamais eu de joueurs qui sont blessés à cause de ma caméra et il n’y a jamais eu de polémique sur un but en raison de ma caméra. Des arguments sortis pour justifier l’interdiction. C’est une injustice. »
Les règles étant internationales, elles devraient s’appliquer partout. Sauf que Luca Mutsch, gardien amateur au SV Germania Grasdorf, dans la banlieue de Hanovre, et « JT Goalkeeper Coach » en Angleterre n’en ont jamais entendu parler et ont été complètement stupéfaits en apprenant la décision de la FFF.
« Je serais inquiet si cette approche venait à être adoptée en Allemagne, estime Luca (@gk1luca). Je pense que cela priverait le football amateur d’un élément qui le rend plus accessible et plus intéressant à suivre. Les caméras offrent aux joueurs, aux arbitres et aux supporters une perspective différente sur le match et peuvent contribuer à attirer davantage l’attention et à accroître la visibilité du football amateur. »
Une caméra qui « rend le contenu authentique »
Sann a eu de la chance. Le week-end dernier, l’arbitre qui officiait lors de son match ne lui a pas demandé d’enlever la caméra, « parce qu’il (le) suivait sur TitkTok » et aimait bien son contenu. Alexandre, lui, a reçu plusieurs mails d’arbitres qui lui ont assuré qu’ils ne l’embêteraient pas non plus. Loin de ce que nous a raconté Joyce (joyce.kpr), gardien du FC Ballancourt (Essonne), qui a reçu des témoignages de collègues ayant reçu un carton jaune après avoir placé leur caméra sur le filet.
Tous les gardiens que nous avons interrogés ne comprennent absolument pas cette décision de la 3F. « C’est embêtant parce qu’on aime partager notre passion, détaille Joyce. Dans le foot amateur, on sait que le poste de gardien, ce n’est pas forcément un poste "joli" sur le papier. La caméra dans le but, c’est ce qui rend le contenu authentique. » Les énormes boulettes symboles du foot du dimanche succèdent aux tirs qui partent dans la forêt et aux exploits épisodiques.
« Cette caméra, c’est souvent un élément rassembleur, personne n’est jamais venu me voir en disant de ne pas filmer, au contraire, reprend Sann. Les adversaires sont contents de passer dans les vidéos, ils savent que c’est leur moment, ils veulent absolument marquer et tentent des trucs qu’ils ne feraient probablement pas sans, parce qu’ils savent que ça peut être diffusé. »
Des vidéos qui peuvent rapporter
En compagnie d’un autre gardien/vidéaste, Sann a créé une pétition pour qu’un dialogue soit lancé avec les instances afin de sortir de la « crise ». Car au-delà de matchs amateurs, ces vidéos peuvent rapporter gros. Sann vit désormais de ses contenus après son aventure à Leclerc, Joyce a des revenus fluctuants en fonction des mois mais a pu faire des « superbes rencontres avec des gros créateurs dans le domaine du foot » tout en travaillant avec des marques de premier plan alors qu’Alexandre a pu avoir des dotations.
« Si, vraiment, on est amené à arrêter de filmer, je pense qu’il y en a plus d’un qui va être lassé par la situation, imagine le gardien de Vanves. Moi je filme avant tout par passion, et je ne le fais pas parce que je suis rémunéré, mais les créateurs de contenus, c’est quand même leur gagne-pain, et je ne suis pas sûr qu’ils continuent à tenir leur poste si la caméra est interdite. » Alors chacun a déjà réfléchi à de possibles solutions de remplacement.
Sann est allé tester le week-end dernier un système avec un trépied installé derrière le but avec la caméra qui passe à travers le filet. « Mais en matière d'immersion, ce n’est pas le top. » Joyce lui évoque une caméra 360° mise au bout d’une grande perche au-dessus des buts : « Mais s’il y a une frappe qui part un peu au-dessus de la barre transversale, ce sera un 3 points dans la caméra. Le risque niveau casse est important. »
Dernière solution proposée par « JT Goalkeeper Coach » : « La Fédération française de foot a l’air d’être pire que la Fédé anglaise. On pratique littéralement un sport de contact et ils pensent qu’une petite caméra de 5 inches peut causer des dégâts, c’est dingue. Les gardiens français doivent faire la grève. » You’re so french.