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Mais pourquoi les supporters des nations africaines chambrent mieux que personne ?

CAN 2026 : Mais pourquoi les supporters des nations africaines chambrent mieux que personne ?

bonne ambianceLes affiches des quarts de finale de la CAN promettent autant de beau jeu que de railleries entre supporters, avec un pic de vannes attendu ce vendredi lors de Mali-Sénégal et Maroc-Cameroun
William Pereira

William Pereira

L'essentiel

  • Comme à chaque CAN et à mesure que les matchs à enjeux entre grandes sélections se profilent, les supporters des différentes nations africaines représentées se chambrent au détour des matchs qui les opposent dans un esprit bon enfant. Malheur aux vaincus, à l’image des supporters de la RDC.
  • Les chambrages entre supporters africains sont une tradition de la CAN, et constituent une forme de folklore panafricain bienveillant qui s’arrête généralement à la fin du match.
  • Le Maroc, pays hôte et favori, subit une pression particulière car « tout le monde veut voir le Maroc sauter » et « le Maroc n’a pas le choix que de remporter sa CAN », un titre continental étant perçu comme un moyen de s’acheter une forme de paix sociale.

A la fin du 8e de finale de la Coupe d'Afrique des nations remporté par l’Algérie face à la République démocratique du Congo au bout de la prolongation, Mohamed Amoura est parti chambrer Michel Nkuka, supporter congolais connu pour être le sosie d’une figure majeure de l’indépendance de la RDC, Patrice Lumumba, assassiné en janvier 1961. Sans en être conscient, l’attaquant de Wolfsburg venait de franchir une ligne rouge tacite : dans le grand jeu de la vanne entre supporters africains, on ne touche pas à l’Histoire. « À ce moment-là, je n’étais pas au courant de ce que représentait la personne ou le symbole présent dans la tribune, a justifié plus tard Amoura en story sur ses réseaux. J’ai simplement voulu chambrer, dans un esprit bon enfant. »

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Un esprit qui, polémique mise de côté, gravitait autour de ce « duel de la bouche », du stade Moulay Hassan de Rabat au Chateau Rouge Food Market, à Paris, où de nombreuses et nombreux supporters s’étaient regroupés mardi pour suivre le match. En signe d’amitié, des supporters congolais s’enveloppaient dans des drapeaux algériens et vice-versa. « Pas de ''fitna'' [de conflit, pour faire simple] entre nous, on est frères », résumait une supportrice algérienne.

Enfin ça, c’était avant le coup d’envoi. « On est frères, on est frères mais pas pendant le match », plaisantera un Congolais à sa gauche, pas avare en paroles pendant les 120 minutes du 8e de finale le plus attendu de la CAN. « On a beaucoup parlé parce qu’on sait très bien que si l’Algérie gagne, ils vont faire beaucoup de bruit. » Bingo. Le coup de sifflet final est immédiatement suivi d’un regroupement sur la chaussée à Barbès sur fond de « one, two, three ». « Bon là, le but c’est de partir très vite, il faut fuir », alerte un Congolais, sans doute effrayé par la perspective de se faire cuisiner comme Elton Mokolo.

A Rabat, les supporters de la RDC en ont aussi pris pour leur grade. « Après le but de Boulbina à la 119e minute, les Algériens lançaient des ''Fimbu, Fimbu'' (la chicote, gimmick préféré des fans des Léopards pour chambrer leurs adversaires) et disaient que les Congolais avaient trop parlé », témoigne Sofihane, créateur de contenu parti couvrir la compétition au Maroc, d’où il est originaire.

« Tu veux que ton pays gagne, et tu veux éviter de te faire chambrer »

En tant que supporter du pays hôte, ce dernier serre les dents car il se sait encore plus exposé. « Tout le monde veut voir le Maroc sauter. C’est normal. En général, les gens veulent voir le pays organisateur sortir. » Encore plus quand celui-ci est le mieux classé du continent au classement Fifa (11e), reste sur une demi-finale de Coupe du monde tout en étant incapable de remporter la moindre CAN depuis un demi-siècle. « Le Maroc n’a pas le choix que de remporter sa CAN, explique Sofihane. Faire une demie ou une finale serait un excellent résultat si la compétition se jouait ailleurs. Mais à domicile, ça ne suffira pas. »

En ce sens, et comme théorisé par Kevin, supporter franco-camerounais qui a grandi en Ile-de-France, décrocher le graal continental n’est pas seulement un accomplissement sportif, c’est aussi un moyen de s’acheter la paix sociale.

« En tant que supporter des pays africains, tu as deux pressions : tu veux que ton pays gagne et tu veux éviter de te faire chambrer. J’ai un ami tunisien, c’est comme s’il attendait que le Cameroun échoue pour pouvoir m’envoyer des messages. C’est comme ça depuis qu’on est petits. En 2000, j’ai regardé le quart de finale Cameroun-Tunisie (3-0) chez mes amis tunisiens. Quand tu vas chez quelqu’un et que tu regardes le match, et que ton pays écrase l’autre comme ça, tu te dis que c’est bon. Derrière, il n’y a plus rien. »

Qui aime bien châtie bien

Chacun à son avis sur la question de l’origine de ce folklore. L’ancien international malien Cédric Kanté y voit l’expression d’un brassage né d’une contrainte logistique quand la compétition n’en était qu’à ses balbutiements. « Le fait qu’il n’y ait pas d’enceintes ni d’organisation à l’occidentale, a permis, voire obligé les fans des différents pays à cohabiter. Les déplacements étaient informels, on ne pouvait pas organiser l’arrivée d’un groupe de supporters, de la RDC sur un match face à l’Algérie. Les gens se sont donc mis à se retrouver, à être mélangés avec des pays parfois qui sont très éloignés où avec qui il aurait pu y avoir de la tension. Mais au final, année après année, c’est devenu une joie de se retrouver pour cette compétition. Cet esprit perdure et permet d’avoir des moments d’échanges très panafricains dans leur bienveillance. »

Dans la légèreté des clichés abordés, aussi. Le Maroc se fait tailler sur la météo pluvieuse de sa compétition au motif que la CAN, c’est du soleil et des terrains bosselés et pas un remake du stade Francis Le Blé. Avant leur quart de finale fratricide, ce vendredi, les voisins maliens et sénégalais se tirent quant à eux la bourre sur le volet culinaire : le thiéboudiène. L’enjeu est bien résumé par un tweet : « le vainqueur du match décide si on mange le tieb avec ou sans banane ».

C'est vrai qu'il pleut un peu beaucoup pour une CAN, quand même
C'est vrai qu'il pleut un peu beaucoup pour une CAN, quand même - Sebastien Bozon

Bref, le genre de combat sur lequel on ne se déchire pas éternellement. De manière générale, la fin du match signe aussi celle des hostilités. « La moindre équipe qui tombe va se faire chambrer sur l’instant, mais après, on rigole et on oublie, observe sur place Sofihane. Par exemple, les Tunisiens se sont fait un peu chambrer après l’élimination contre le Mali, ils étaient dégoûtés, mais après, ils sont passés à autre chose. C’est comme ça à chaque CAN. Chaque équipe qui tombera se fera chambrer, jusqu’au vainqueur. »

« C’est aussi le rôle sociétal de la CAN, conclut Cédric Kanté. Par exemple, les supporters maliens ou ceux de la RDC ont tellement de difficultés au quotidien, que là, c’est un peu leur bouffée d’oxygène. » D’où la volonté naturelle d’épurer le terrain du clash de sujets sensibles, comme le rappelle l’affaire Amoura-Lumumba, laquelle a par ailleurs connu un dénouement heureux. Michel Nkuka a été reçu par la Fédération algérienne et s’est vu offrir un maillot avant de repartir en République démocratique du Congo.