CAN 2022 : Solitude et gâchis… Quand Vincent Aboubakar, le capitaine du Cameroun, jouait à Valenciennes

FOOTBALL Le capitaine du Cameroun, qui défie ce jeudi l’Ethiopie en Coupe d'Afrique des nations, a fait ses premiers pas en Europe, à Valenciennes

François Launay
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Valenciennes, le 26 octobre 2010. La joie du Valenciennois Vincent Aboubakar, après avoir marqué contre Boulogne.
Valenciennes, le 26 octobre 2010. La joie du Valenciennois Vincent Aboubakar, après avoir marqué contre Boulogne. — M.LIBERT/20 MINUTES
  • Capitaine du Cameroun, Vincent Aboubakar a débarqué à Valenciennes à l’âge de 18 ans.
  • Sa première expérience dans un club européen aura surtout été synonyme de solitude et de grand gâchis.

« C’est l’un des plus beaux gâchis de l’histoire du club. » Dix ans après, Francis Decourrière l’a encore en travers de la gorge. Président de Valenciennes de 2004 à 2011, l’ancien dirigeant du club nordiste est le premier qui a fait venir  Vincent Aboubakar en Europe. Acheté 250.000 euros en 2010, le nouveau capitaine du Cameroun, qui affronte l’Ethiopie ce jeudi en   coupe d'Afrique des Nations, est pourtant reparti libre du Hainaut trois ans plus tard.

Un vrai manque à gagner pour le club qui se mord encore les doigts de ne pas avoir assez cru en lui. « Si c’était à refaire, je prendrais une autre décision », confie Jean-Raymond Legrand, le successeur de Francis Decourrière à la tête du VAFC (2011-2014). Il y a de quoi s’en vouloir car, après avoir quitté VA, Aboubakar va exploser à Lorient (16 buts) avant de partir en 2014 pour 13 millions d’euros à Porto. Le joueur de 30 ans, qui évolue aujourd’hui dans le club saoudien d’Al Nassr, a fait du, chemin à la différence d’un club du Hainaut englué depuis huit ans en Ligue 2.

Vincent Aboubakar, capitaine du Cameroun
Vincent Aboubakar, capitaine du Cameroun - AFP

Quand Zambelli doit convaincre tout un village

Pourtant, Valenciennes n’ignorait pas à l’époque le potentiel du gamin chipé à 18 ans au nez et à la barbe de Monaco et Anderlecht. « On avait eu le tuyau par Paul Le Guen qui était alors sélectionneur du Cameroun. Henri Zambelli, alors responsable du recrutement, a pris contact avec son club de Garoua. Il est parti là-bas pour un périple de trois jours. Et pour le convaincre de venir, il a rencontré le président du club mais aussi la famille, le maire du village. C’était un vrai cérémonial », raconte Decourrière.

Onze ans après, Henri Zambelli n’a d’ailleurs rien oublié de son périple africain. « Je suis allé le voir jouer à Garoua. Il a planté quatre buts et, à la fin du match, j’ai appelé immédiatement mon président pour dire qu’il fallait le faire. Dans les déplacements, dans les décrochages, la puissance qu’il avait, son impact, sa frappe de balle, j’ai été convaincu. Je suis resté trois jours dans son village, j’ai argumenté lors d’une réunion de famille avec l’agent, les frères, toute la famille. Je ne m’étais pas trop mal démerdé », se satisfait l’ancien recruteur du club.

« Pour tuer le temps, il dessinait des portraits »

Bonne pioche, car, dans la foulée de son transfert, Aboubakar est sélectionné pour le Mondial 2010 avec les Lions indomptables. Sur le papier, tout semble réuni pour que sa carrière décolle. Mais la découverte de l’Europe est un vrai choc culturel. « Il est arrivé sur la pointe des pieds. Il était introverti, craintif et s’est un peu retrouvé livré à lui-même. Il vivait seul dans un appartement du centre-ville dans lequel j’étais allé lui installer une parabole pour qu’il capte les télés camerounaises. Mais il s’emmerdait franchement. Pour tuer le temps, il aimait dessiner et faisait des portraits de joueurs comme celui de Balotelli par exemple », se souvient Majid Belhouari, salarié du VAFC.

Débarqué en France sans amis ni famille, Aboubakar est totalement déraciné et a même la douleur de perdre son père lors de ses premiers mois au VAFC. Responsable de la sécurité des joueurs, Aziz Errami est alors chargé par le club de l’accompagner en dehors de l’entraînement. Pendant trois ans, ce Valenciennois jouera le rôle de père de substitution.

« Il ne connaissait rien à la vie et s’étonnait de tout »

« Il venait manger à la maison tous les soirs et regardait la télé avec moi. Personne ne le calculait à l’époque. Il débarquait vraiment. Il ne connaissait rien à la vie et s’étonnait de tout. Un soir, on regardait un film de guerre à la télé. Les Allemands avaient pris des otages et menaçaient de leur tirer dessus. A un moment, dans le film, un otage se lève, court et commence à se faire tirer dessus. Vincent a alors bondi de son fauteuil en hurlant : "Nan, reste couché !" » se marre encore celui qu’Aboubakar appelle affectueusement « Monsieur Aziz ».

Heureusement, sur le terrain, les choses se passent mieux, surtout lors de sa première année. Histoire de retarder l’heure de rentrer dans son appart, il prolonge les séances d’entraînement en mitraillant dans les buts un certain Philippe Montanier, son coach de l’époque et ancien gardien pro. Les premiers pas sont prometteurs, à l’image de ce triplé inscrit un soir de Coupe de la Ligue contre Boulogne (4-0). « Il avait une grosse marge de progression mais on sentait qu’il avait des qualités. Sur 4-5 ballons, il pouvait vous casser des reins », se rappelle Henri Zambelli.

Très timide, sauf pour parler foot

Sentant le potentiel du garçon, Maxime Parent, attaché de presse de l’époque, et Majid Belhouari lui consacrent une web-série sur le site du club. Encore visible aujourd’hui, les sept épisodes de « Quand l'agneau veut devenir un lion» racontent les premiers pas du joueur en Ligue 1.  « On s’est dit qu’il y avait une histoire à raconter. Vincent était très timide sauf quand on lui parlait foot. Et là, on voyait apparaître sa détermination. Il nous répétait qu’il voulait être meilleur qu’Eto’o. Ce qui est drôle c’est que dix ans plus tard, la CAN se joue au Cameroun avec Vincent capitaine et Eto’o, président de la fédération », souligne Majid Belhouari.

Mais avant de devenir une idole au pays avec, en point d’orgue, le but de la victoire en finale de la CAN 2017, Aboubakar a aussi dû avaler des couleuvres. Si sa première année valenciennoise s’est bien passée, les deux suivantes ne seront pas du même acabit. Successeur de Philippe Montanier à l’été 2011, Daniel Sanchez ne croit pas au potentiel du garçon jugé trop maladroit. Malgré quelques coups d’éclat, Aboubakar perd confiance progressivement. Pris en grippe et sifflé par le public, barré par Le Tallec en équipe première, le joueur vit sa dernière saison à VA comme un chemin de croix.

VA ne le prolonge pas et rate l’affaire du siècle

« Il a perdu la confiance du staff et il en a souffert. Même s’il était maladroit, ses coéquipiers reconnaissaient que c’était un phénomène. Mais le club n’a pas été patient avec lui. Quand il est parti, quelqu’un du club a même déclaré devant nous qu’il aurait été prêt à payer pour qu’il s’en aille », assure un ancien salarié du club.

Président de VA à l’époque, Jean-Raymond Legrand assure pourtant avoir formulé une offre au joueur avant de faire volte-face.  « Sa prolongation de contrat était prête mais Daniel Sanchez, le coach de l’époque, m’a déconseillé de le refaire signer car il ne croyait pas en lui. J’étais un jeune président et je l’ai écouté. J’en ai encore beaucoup de remords », confie l’ancien dirigeant.

De son côté, Aziz Errami a une autre version de l’histoire. « Je lui avais conseillé de ne pas prolonger car le club ne le respectait pas. Lorient et Bastia le voulaient. Je lui ai dit d’aller à Lorient car je savais que Christian Gourcuff, qui était coach à l’époque, allait le faire progresser. Il m’a écouté. » Neuf ans après, Aboubakar n’a jamais eu à le regretter, à la différence d’un VAFC sans doute passé à côté du plus gros transfert de son histoire.