Euro 2021 : Comment l’UEFA se compromet en flirtant avec les régimes douteux d’Europe de l’Est

FOOTBALL En refusant à la ville de Munich d'illuminer son stade aux couleurs de l'arc-en-ciel, mercredi soir lors du match Allemagne-Hongrie, l'UEFA a mis en évidence la fragilité de son instance dans une Europe de plus en plus divisée entre l'Ouest et l'Est

Aymeric Le Gall
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Les ultras de la Carpathian Brigade étaient présents mercredi dans les gradins de l'Allianz Arena.
Les ultras de la Carpathian Brigade étaient présents mercredi dans les gradins de l'Allianz Arena. — Matthias Schrader/AP/SIPA
  • Depuis plus de 48 heures, l’UEFA est secouée de toute part depuis son refus d’illuminer le stade du Bayern aux couleurs de l’arc-en-ciel.
  • Cette requête de la ville de Munich avait pour but de soutenir la communauté LGBTQI hongroise, visée par une loi discriminatoire voulue par le président Victor Orban.
  • En refusant cette demande au prétexte de sa légendaire neutralité helvétique, l’UEFA a semblé donnes des gages de soutien à l’extrême droite au pouvoir en Hongrie.

Nous n’étions ni dans la tête ni dans le salon d’Aleksander Ceferin, mercredi soir, mais on peut aisément imaginer le ouf de soulagement que le big boss de l’UEFA a dû pousser devant sa télé en voyant le but égalisateur de Leon Goretzkaen toute fin de match contre la Hongrie, synonyme de retour à la maison pour les Magyars. Un pion qui met ainsi fin à 48 heures de polémiques infernales autour du « Rainbow Gate » de Munich, qui a terni l’image de Ceferin, deux mois seulement après nous avoir vendu la figure du chevalier blanc du foot européen contre les super méchants de la Super Ligue.

L’instance européenne pensait certainement passer à travers les gouttes en brandissant l’éternel joker de « la neutralité politique et religieuse », mais il fallait bien qu’un jour ou l’autre ce totem d’immunité se fissure et perde de sa puissance. « Pendant des années le football s’est caché derrière son petit doigt en disant qu’il ne faisait pas de politique mais ce n’est plus possible aujourd’hui car l’opinion publique le réclame, le foot est en train de changer et les joueurs commencent à avoir une vraie conscience citoyenne et des moyens pour s’exprimer », note Eric Champel, auteur de Fifagate et spécialiste des instances du football.

Au lieu d’évacuer la question du traitement des minorités dans la Hongrie du rétrograde Victor Orban, L’UEFA a au contraire offert (bien malgré elle) une caisse de résonance immense à la cause LGBTQ +. Drapeaux arc-en-ciel déployés sur de nombreux bâtiments de Munich, réactions outrées des gouvernements allemands et français, jamais la cause LGBTQI n’avait trouvé un tel écho dans le cadre d’un match de foot. « Le bad buzz a été phénoménal ! », note Jean-Baptiste Guégan, spécialiste en géopolitique du sport et du football. Alors que s’ils avaient simplement accepté que Munich illumine son stade, s’ils s’étaient montrés pragmatiques, Orban aurait râlé pour le principe mais ça se serait arrêté là. A la place, en plus de tout le reste, on a eu la totalité du capitalisme allemand qui a pris position en " peignant " leurs logos aux couleurs du mois des fiertés. »

« Une immense erreur de communication de sa part »

En d’autres termes, en choisissant de ne pas choisir, l’UEFA a eu faux sur toute la ligne. Et on ne parle même pas de ce communiqué lunaire publié à la va-vite mercredi dans lequel l’instance arbore son logo aux couleurs arc-en-ciel et explique, après avoir soutenu mordicus le contraire, que celui-ci n’est pas un signe politique. Président du club du « PanamBoyz & Girlz United », signataire avec des dizaines d’autres associations de défense des droits LGBTQ + de la lettre envoyée à l’UEFA, Bertrand Lambert fustige à la fois l’« hypocrisie absolue de l’UEFA » et « son incohérence totale dans les messages contradictoires envoyés ». Pour lui, « mettre en avant des slogans " No to racism " et réagir comme ça cette fois-ci, c’est faire des hiérarchies entre les discriminations alors que c’est le même combat pour toutes et tous, pour l’égalité, le respect, la diversité dans son ensemble. »

« C’est une immense erreur de communication de sa part, juge Lukas Aubin, docteur en géopolitique et auteur de La Sportokratura sous Vladimir Poutine. Et il va falloir plus qu’un simple communiqué sur Twitter pour réparer ça. Ce refus a été perçu dans l’opinion publique comme une véritable acceptation de la part de l’UEFA des lois discriminatoires contre les homosexuels instaurées en Hongrie il y a quelques jours. »

Il faut dire qu’en se précipitant pour ouvrir une enquête contre la capitaine de la Mannschaft Manuel Neuer, qui porte un brassard arc-en-ciel depuis le début de la compétition, mais en traînant des pieds pour en faire de même après le déploiement de banderoles homophobes par les ultras hongrois – tendance extrême droite dure – lors des matchs contre le Portugal et la France, l’UEFA n’a rien fait pour nous laisser penser le contraire.

Neuer portait à nouveau son brassard aux couleurs de l'arc-en-ciel, mercredi, face à la Hongrie.
Neuer portait à nouveau son brassard aux couleurs de l'arc-en-ciel, mercredi, face à la Hongrie. - Kai Pfaffenbach/AP/SIPA

« Cette prudence suisse de l’UEFA qui consiste à ménager la chèvre et le chou, quitte à céder sur tout, notamment quand il s’agit de régimes autoritaires d’Europe de l’est, ça commence à être pénible, tance Guégan. L’UEFA n’est une nouvelle fois pas au rendez-vous de l’histoire, elle a échoué là où les fédérations américaines comme la NBA ont réussi. »

La NBA montre le chemin

Longtemps considérée comme trop lisse sur les questions politiques et sociales, la National Basket Association a radicalement changé de braquet en 2020 après le scandale des violences policières à l’encontre de Jakob Blake et, plus globalement, de toute la communauté noire-américaine. Prise de court dans un premier temps par la décision des joueurs de boycotter leurs matchs de play-off le 30 août 2020, la NBA et son patron progressiste Adam Silver vont vite choisir leur camp et entraîner avec eux un mouvement de boycott inédit dans les ligues sportives à l’échelle de tout le pays. « C’est la première fois qu’une décision prise par des joueurs dans une ligue entraîne les autres sports avec elle. C’est un geste sans précédent dans l’histoire du sport américain », estimait le journaliste sportif Gary Washburn dans un article de Slate.

Mais l’UEFA n’est pas la NBA et c’est précisément le problème aux yeux d’Eric Champel : « il y a un problème global de la gouvernance du football international, de par son statut même : ce sont des associations de fédérations qui font du business, il n’y a absolument pas de place pour la moindre revendication éthique ou sociétale. L’UEFA fonctionne sur des réflexes du passé. A la différence de la NBA, c’est une organisation hybride à mi-chemin entre une société commerciale et une association de fédérations, ce qui donne une espèce de consensus mou. » Là où Adam Silver a toute latitude pour décider de soutenir tel ou tel combat politique, Aleksander Ceferin et l’UEFA ont « le cul entre deux chaises », dixit Lukas Aubin.

Les joueurs n’hésitent plus à prendre position

« Il y a une vraie fracture au sein de l’Union européenne sur ces questions-là, fracture que cet Euro vient un peu plus de mettre en lumière, et l’UEFA est coincée entre les deux blocs. Ceferin sait qu’il ne peut pas rester à la tête de l’UEFA sans ses soutiens de l’Europe de l’est », valide Guégan. Des soutiens avec lesquels il semble d’ailleurs entretenir des relations plus que cordiales, en témoignent ce coup de pression sur Londres, avec cette menace de délocaliser les matchs du dernier carré à Budapest, zone free (style) malgré la pandémie, ou ces nombreuses visites à son ami Loukachenko, le président biélorusse communément surnommé « le dernier dictateur d’Europe ».

Les ultras de la Carpathian Brigade, réputés proches de la mouvance d'extrême droite hongroise, sont ouvertement homophobes.
Les ultras de la Carpathian Brigade, réputés proches de la mouvance d'extrême droite hongroise, sont ouvertement homophobes. - Zoltan Mathe/AP/SIPA

Le hic, c’est que le Slovène à la tête du foot européen n’avait pas pris en compte un paramètre nouveau, celui de l’implication des joueurs eux-mêmes qui, à l’image de Neuer, Griezmann ou Wijnaldum, n’hésitent plus à faire part de leur revendication en se servant de leur notoriété et de la puissance de leur communauté sur les réseaux sociaux.

« Il y a une libération de la parole, les joueurs prennent position et le tabou de l’homosexualité dans le sport est peu à peu en train de se fissurer, se réjouit Bertrand Lambert. Ce n’est juste pas encore perçu par les chefs tout en haut, qui semblent toujours avoir deux trains de retard sur les questions sociétales. » Cet Euro 2021, plus politique que jamais car organisé dans onze pays aux aspirations parfois diamétralement opposées, a donc mis l’UEFA face à un dilemme : continuer de faire l’autruche au prétexte de l’apolitisme (prétendu) du football, ou suivre l’évolution d’un XXIe siècle qui a fait de la question de l’égalité et des droits des minorités un préalable non négociable à toute discussion. Les ligues américaines ont montré le chemin, à l’UEFA de décider si elle souhaite leur emboîter le pas.