Allemagne-France: La Mannschaft empêtrée dans des accusations de racisme, un faux procès?

FOOTBALL Alors que l’Allemagne retrouve la France championne du monde en Ligue des nations jeudi (20h45) à Munich…

Alexia Ighirri

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Allemagne-France: La Mannschaft empêtrée dans des accusations de racisme, un faux procès?
Allemagne-France: La Mannschaft empêtrée dans des accusations de racisme, un faux procès? — Michael Probst/AP/SIPA
  • Alors que l’Allemagne affronte la France en Ligue des nations jeudi (20h45) à Munich, la fédération allemande fait face aux accusations de racisme émises par Mesut Özil.
  • Des accusations rejetées par le staff de la Mannschaft et le président de la fédération, qui ont peut-être sous-estimé le problème. « L’origine de cette affaire n’a pas de caractère raciste, mais politique. Dans son amertume, Özil mélange les choses », estime Albrecht Sonntag, professeur à l’Essca, l'Ecole de Management ayant travaillé sur les identités européennes et le football.

Cet Allemagne-France, première affiche de la Ligue des Nations, c’est un peu deux salles, deux ambiances. Alors que l’on s’apprête à retrouver des Bleus marchant sur la planète foot avec l'élégance de Samuel Umtiti depuis leur sacre mondial, c’est clairement plus tendu côté allemand. Et pas seulement à cause de la déroute de la Mannschaft en Russie (sortie au premier tour, souvenez-vous).

On parle ici des accusations de racisme de la part de Mesut Özil à l'encontre de la fédération allemande de football (DBF). Celles qui ont accompagné  sa retraite internationale après la publication polémique d’une photo du joueur posant avec Ilkay Gundogan aux côtés du président turc, Recep Tayyip Erdogan. Et si Gundogan n’a pas quitté la Mannschaft – bien que dénonçant des propos racistes à son encontre — il se dit prêt à affronter les sifflets de la part du public allemand jeudi à Munich.

« Le staff a sous-estimé le problème »

Le sujet, sans cesse revenu sur la table cet été, est encore sur toutes les lèvres en Allemagne. Contraignant encore le sélectionneur Joachim Löw à réagir à l’affaire il y a quelques jours : « Depuis que je suis avec la fédération allemande, il n’y a jamais eu aucune forme de racisme dans l’équipe nationale. Nos joueurs d’origine étrangère, Mesut et Ilkay aussi, se sont toujours identifiés à nos valeurs ».

Le staff de la Mannschaft avait-il sous-estimé le problème ? « Complètement. Le gros souci c’est que le staff a misé sur le côté sportif. Il voulait mettre ça sous le tapis, en disant que c’est une bêtise, mais en se disant que ça allait marcher pour l’Allemagne à la Coupe du monde, et que tout le monde allait finalement oublier cette histoire, réagit Régis Dorn, ancien footballeur pro ayant fait l’essentiel de sa carrière en Allemagne où il est désormais agent de joueurs. Moi, je n’ai jamais entendu de racisme. Tout le monde a toujours été mis à l’aise. Ça me fascinait d’ailleurs. » Il poursuit :

Jusqu’à présent, jamais de telles questions ne se posaient comme elles pouvaient se poser en France. L’intégration a toujours été magnifiquement réussie, l’Allemagne a toujours été un modèle pour moi. C’était presque trop beau pour être vrai… Une photo a déclenché les critiques et ouvert un débat qui n’existait pas jusqu’alors. Et a créé du grabuge au sein de la fédération. »

 

Contacté en vain par 20 Minutes, la DBF s’était défendue. En expliquant que « la diversité, la lutte contre les discriminations et l’intégration » sont ses valeurs et regrettant que Mesut Özil ne se soit pas suffisamment senti soutenu face aux « discours racistes ». Mais aussi en rejetant les accusations du joueur et listant les actions menées par la fédération pour l’intégration.

« L’accusation de racisme de la part de Mesut Özil ne tient pas debout, tranche Albrecht Sonntag, professeur à l’Essca, l’Ecole de Management ayant travaillé sur les identités européennes et le football. La fédération peut franchement avoir une bonne conscience en ce qui concerne son soutien de la diversité et sa lutte contre la discrimination : ces trois dernières années, 3.500 petits clubs allemands ont bénéficié d’une aide de sa part pour le travail qu’ils font au quotidien dans l’accueil et l’intégration des réfugiés et demandeurs d’asile, des facilités administratives ont été mis en place en collaboration avec le gouvernement, des campagnes de communication ont été diffusées. »

« L’origine est politique » et le patron de la fédé n’en veut plus

Plutôt que par une absence de remise en question, la fédération semble avoir été dépassée par la sphère extra-sportive. Pour Albrecht Sonntag, « l’origine de cette affaire n’a pas de caractère raciste, mais politique. Dans son amertume, Özil mélange les choses. » Une analyse à laquelle est également arrivée Reinhard Grindel : le patron de la DBF a expliqué, mardi à l’AFP, qu’il était important que la politique reste en dehors du foot. Toutefois, pour éviter de se retrouver dans une telle situation à l’avenir, le boss outre-Rhin souhaite fixer le cadre suivant pour chaque joueur, d’origine étrangère ou non : « Je dois vivre et soutenir ces principes si je veux être un joueur de l’équipe nationale d’Allemagne ».

Parmi les résultats du projet transnational « Football Research in an Enlarged Europe », dirigé par Albrecht Sonntag, il est indiqué que 80 % des Allemands considèrent que « les joueurs issus de l’immigration et sélectionnés en équipe nationale font une contribution importante à l’intégration sociale dans leur pays d’accueil ». Et le professeur de l’Essca d’ajouter : « En d’autres termes, on n’attend plus d’un joueur allemand qu’il soit blanc ou de "souche" allemande, mais comme ailleurs, on attend d’eux qu’ils représentent dignement leur pays et ses valeurs. Soutenir Erdogan, cela met un doute ».

Un contexte allemand qui pèse

Pour Pierre Weiss, sociologue ayant travaillé sur la diversité dans le football en Allemagne ainsi qu’auprès de la communauté sportive turque, le contexte fait que l’on se focalise sur la question. La question sportive lui semble primordiale : « Il est clair que quand une équipe est diversifiée sur le plan ethnico-culturel, quand on gagne il n’y a pas de problème, quand on perd, les vieux démons ressortent. »

Ok, mais d’autres ingrédients viennent mettre sous pression la cocotte-minute allemande dans cette affaire. Sur le plan diplomatique, les relations entre l’Allemagne – qui compte la plus grande communauté turque à l’étranger- et la Turquie sont compliquées. Quand le premier pointe les dérives autoritaires d’Erdogan, celui-ci accuse Angela Merkel de « pratiques nazies ». Sans compter que l’Allemagne se déchire actuellement sur la politique d’accueil et d’intégration des réfugiés entreprise par la chancelière (bien que modérée depuis), et que le pays voit une poussée de l’extrême droite, illustrée par les manifestations anti-migrants ou «chasses» à l'étranger à Chemnitz, dans l’Est.

Mesut Özil n’a pas été assez défendu

Le désormais ancien joueur de la Mannschaft a-t-il eu tout faux ? « Là où Mesut Özil a raison, c’est que la fédération et son président ne l’ont pas assez défendu quand les critiques ont glissé vers les insultes racistes », répond Albrecht Sonntag.

Et Pierre Weiss de rappeler : « Pour la communauté d’immigrés turcs, il représente aussi la Turquie. Il a été pris dans cette ambivalence de la construction identitaire des descendants d’immigrés. Cette affaire va avoir un impact sur les jeunes générations. Lors de mes entretiens avec dans les clubs amateurs turcs en Allemagne, le sentiment chez les enfants d’immigrés de se sentir allemands mais d’avoir l’impression de ne jamais être accepté est là. L’idée du "On n’est chez nous ni en Allemagne, ni en Turquie". Cela se retrouve dans le foot de haut niveau. Mais aussi dans les discours des politiques, des médias, des acteurs eux-mêmes, Özil n’aurait jamais dit ça sinon : c’est une prophétie qui se réalise, le serpent qui se mord la queue. Ce "deux poids deux mesures", du point de vue de la représentation nationale, peut être difficile à gérer. » Pour le joueur mais, depuis quelques mois, pour les instances du foot allemand également.