Déshumanisation, Angers-Metz et ruptures… Comment les «fantasy league» ont changé notre façon de regarder le sport

FOOTBALL Tous ceux qui jouent savent de quoi on parle...

B.V.

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La vie en fantasy
La vie en fantasy — Montage 20 Minutes
  • De plus en plus de gens jouent aux fantasy league sur Internet.
  • C'est un jeu virtuel basé sur les performances réelles des joueurs.
  • Ces jeux changent notre perception du sport.

« ♫ Des-pa-ci-to ♫ ». Comme tous les matins, il est beaucoup trop tôt pour que votre réveil vous sorte « suave-suave-cito » de votre sommeil. Mais aujourd’hui, vos yeux s’ouvrent un peu plus vite que d’habitude. C’est lundi, et ne dit-on pas qu’un lundi matin, c’est la promesse d’une belle journée et la perspective d’une semaine enflammée ? Non. En revanche, c’est le jour des résultats à « Mon Petit Gazon ».

Tous les joueurs de cette fantasy league « qui vous fait aimer les lundis matins » connaissent le rituel : la tête sur l’oreiller, une main sur le téléphone, on débloque le mode avion, on ferme les yeux à l’arrivée des messages Whats App – NO SPOIL – et on lance l’appli MPG pour découvrir les résultats définitifs de la journée. Avant de retourner sur Whats App pour chambrer.

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Pour ceux qui n’ont jamais entendu parler du principe de la fantasy league, c’est un jeu virtuel qui vous permet d’affronter vos ami(e) s/collègues/femme via les performances réelles des joueurs. Vous faites une équipe le vendredi en sélectionnant quelques-uns de vos chouchous et leur prestation durant le match du week-end vous rapporte des points/buts/notes/bonus/malus. Exemple concret, tiré d’une histoire malheureusement vraie : 20 Minutes a concédé il y a quinze jours un cruel match nul face à Libération (2-2) dans la Division 1 de la Ligue des rédac à cause d’un but contre son camp du lyonnais Rafael contre Angers.

Né aux Etats-Unis avec le foot américain, le concept est en train d’exploser en France. Et transforme petit à petit notre vision du sport comme elle l’a fait aux Etats-Unis. Aujourd’hui, le foot US n’intéresse (presque) plus les Américains en tant que sport lui-même, mais plutôt en tant que support aux fantasy league. Vick, admin du compte Twitter NFL France :

Les fantasy league ont révolutionné le football américain. C’est devenu la raison de regarder du sport. A la télé, le Redzone (leur multiplex) est très suivi car on peut voir la performance de quasiment tous les joueurs en même temps, il y a même des indicateurs de points fantasy à l’écran. Dans les stades, il y a ces stats fantasy sur les écrans géants, tout le monde est sur son téléphone pour savoir ce que ses joueurs font dans les autres matchs ».

Ce n’est pas tout à fait pour rien que Mon Petit Gazon a choisi comme devise : « Le jeu qui rend Angers-Metz intéressant ». C’est en observant un bon pote pas vraiment fan de foot s’intéresser à ce genre de match a priori tout pourri qu’on a fait ce constat : les fantasy league ont changé notre consommation de sport. Ce bon pote s’appelle Thibaut, et il raconte :

T’es dehors un dimanche après-midi, il fait beau, il est 15h23 et tu vas te dire "Putain ça fait 23 minutes que Toulouse-Nantes a commencé", il faut absolument que je sache ce qu’il s’y passe. Parce que j’ai le gardien de Toulouse dans mon équipe ou que la personne contre qui je joue ce week-end a l’attaquant de Nantes. »

Thibaut avoue s’être abonné à l’Equipe pour savoir si « Max-Alain Gradel pouvait être une bonne recrue ». Il regarde aussi les résumés des matchs de Ligue 1 pour « compter le nombre de débordements de Marcus Coco avec Guingamp ». Il y a six mois, il ne savait même pas que Guingamp existait.

Motif de (presque) rupture

« Beaucoup de gens nous disent que grâce (ou à cause) de nous, ils suivent beaucoup plus les matchs de Ligue 1, explique Martin Jaglin, co-fondateur de Mon Petit Gazon. A l’inverse, certains nous appellent aussi pour se plaindre que son/sa moitié(e) passe ses samedis soirs devant des matchs pourris, se met à lire l’Equipe, s’est abonné à Canal +… » D’autres – on ne lâchera pas de noms, sont même passés pas loin de la rupture pour cause de refresh intempestifs sur les live 20 Minutes de matchs de Ligue 1.

Le problème, c’est qu’il peut y avoir une forme « d’aliénation et d’addiction », enchaîne Stéphane, piètre participant d’une fantasy league de cyclisme - oui, ça existe dans tous les sports. « Avant je regardais les courses normalement. Maintenant, si je rate une pauvre kermesse belge totalement obscure, je suis dég’. Ça peut permettre aux béotiens de s’intéresser, mais ça fait aussi passer un cap dans la folie. »

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Et le mot n’est pas exagéré. Inconsciemment, ces jeux provoquent une distorsion de la réalité sportive. On n’a plus 22 types qui s’affrontent sur un terrain pour faire gagner leur équipe, c’est vous qui affrontez votre meilleur pote à travers eux. Et ça change totalement la perception du moment. Le plaisir simple du match de foot dans le canapé, de la belle action… c’est mort. Si jouer à une fantasy league c’est regarder Angers-Metz, c’est aussi :

  • Se surprendre à espérer que l’OM marque quand on est supporter du PSG parce qu’on a Payet dans son équipe
  • Regarder un Paris-Roubaix en ne s’intéressant qu’à cet inconnu danois qui a terminé 12e à deux minutes du vainqueur
  • Se réjouir qu’un milieu défensif fasse une passe propre à trois mètres parce que sa note n’en sera que meilleure
  • Perdre tout intérêt pour les « joueurs de l’ombre » (Cahuzac, Balmont) qu’on adorait mais qui ne ramènent jamais de points
  • Insulter Cavani parce qu’il ne laisse pas Neymar tirer le penalty alors que vous avez dépensé toutes votre fortune pour recruter Neymar
  • Insulter Cavani parce qu’il rate le penalty
  • Soutenir Chris Froome contre Romain Bardet parce qu’on a l’un et pas l’autre (et ça, croyez-en l’auteur de ces lignes, c’est dur)
  • Sauter partout pour le but d’un mec avant de se rendre compte qu’il est aussi contre nous dans une autre ligue (cf screenshot d’en dessous)

Et surtout, blasphème de tous les blasphèmes : espérer le pire à l’équipe que vous portez dans votre cœur depuis la tendre enfance.

Quand tu as Mbappé avec ET contre toi
Quand tu as Mbappé avec ET contre toi - Capture

Vick : « Je suis fan d’une équipe mais je sais que si en face un mec que j’ai dans mon équipe de fantasy joue, je vais avoir envie qu’il marque. Par exemple, je vais accepter une victoire moins large de mon équipe si ce joueur adverse marque trois touchdown. » « Tu es à la fois partagé entre ton équipe de cœur dans la vraie vie et ton équipe fantasy, poursuit Martin Jaglin. On a interviewé différent salariés de clubs et ils sont comme nous : quand ils prennent "en vrai" un but d’un mec qu’ils ont dans leur équipe virtuelle, ils se disent "cool j’ai marqué un pion à MPG" ».

Le truc rentre même dans le cerveau des vrais joueurs. Le milieu de terrain de Nantes Valentin Rongier avouait récemment à MPG tenir une ligue dans le vestiaire de son équipe de Ligue 1 : « Ça m’est déjà arrivé d’y penser sur le terrain, quand on marque (et que j’ai le joueur) je me dis "allez là, un petit but en plus"… Et là tu te dis : "putain, je suis quand même addict". »

« Ne le prenez pas mal, mais j’en ai vraiment rien à foutre de vos équipes de fantasy »

Et si c’est à ce moment-là que vous vous dites que ça va trop loin, lisez encore un peu. Il y a quelques semaines, la star de foot US  Richard Sherman s’était ému que les journalistes l’arrosent de questions sur la date de retour à la compétition d’un de ses coéquipiers qui venait juste de se péter la jambe, afin que les « propriétaires » dudit blessé sachent quoi faire de lui dans leur équipe virtuelle. Sherman, qui venait juste de voir son pote avec un bout de rotule à Toulouse et l’autre à Mulhouse, souffle :

« J’ai l’impression que de plus en plus de gens ne nous regardent plus comme des êtres humains à cause de la fantasy. Vous vous dites : "merde, ce type est blessé, mon équipe fantasy va en prendre un sacré coup". Mais vous ne vous dites pas "merde, ce type s’est fait vraiment mal, il est vraiment blessé, il va lui falloir du temps pour se remettre aussi bien physiquement que mentalement". »

Un groupe Whats App de fantasy un lundi matin
Un groupe Whats App de fantasy un lundi matin - Capture d'écran 20 Minutes

Ce procès en déshumanisation faisait référence à un tweet magistral d’une autre gros nom du foot US, Odell Beckham Jr, début septembre. Le New-Yorkais a grillé un fusible après avoir reçu pendant des semaines des milliers de messages de coachs fantasy qui voulaient connaître sa date de retour à la compétition. « Ne le prenez pas mal, mais j’en ai vraiment rien à foutre de vos équipes de fantasy. C’est ma vraie vie dont on parle là. Je vais juste essayer de me remettre et d’aller mieux. »

Dans la même situation, le coureur d’Houston Arian Foster avait lâché en 2013: « Merci à ceux qui me souhaitent un prompt rétablissement. Les autres, avec vos fantasy leagues, vous êtes des personnes malades. » Et le pire, c’est qu’il a raison. Vick, de NFL France : « Quand j’ai vu Odell se blesser la semaine dernière, la première chose à laquelle j’ai pensé c’est "Oh merde, je suis mal, je vais avoir besoin d’un remplaçant". Je n’ai pas du tout eu de peine pour lui ou pensé à sa douleur alors qu’il s’est massacré la cheville. »

Martin Jaglin conclut, parce qu’il faut bien conclure un jour (c’était long, hein ?) : « Ça déclenche de la passion. Et comme toutes les passions, ce n’est pas rationnel. »