Euro 2016: A Marseille, les quartiers Nord, (encore) oubliés de la fête

FOOTBALL La compétition qui agite Marseille depuis début juin n'a pas conquis les arrondissement les plus pauvres de la ville...

C.L.
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Fresque Marseille
Fresque Marseille — FC Burel

A Marseille,

En 2013, Marseille était ville européenne de la culture. Un rendez-vous sur lequel les habitants des quartiers Nord, éternels enclavés, déshérités et oubliés de la ville, misaient beaucoup. Sans que ni leurs voix ne soient entendues, ni leur escarcelle garnie, pour la plupart, de retombées économiques. Autre domaine, frustration similaire, trois ans plus tard. Ce mois de juin, la France organise l’Euro de football. Marseille, deuxième ville du pays, accueille six rencontres.

Quatre ont déjà eu lieu, dont une a fait parler l’Europe entière : Angleterre-Russie. Le 11 juin, ce n’est pas le match qui a attisé toutes les conversations mais les scènes de violences qui l’ont précédé. Le Vieux-Port jonché de tessons de bouteilles, les hooligans russes qui se filment en pleine agression, les Anglais ivres et ensanglantés… et des jeunes qui errent en scooter, ramassant les miettes du chaos. Les « quartiers Nord », ont fait leur entrée dans l’Euro, pointés d’un doigt aveugle.

Amalgame contre amalgame

Voilà la « toute petite place », réservée aux 13e, 14e, 15e et 16e arrondissements depuis le début de la compétition. Michèle, membre de la coopérative Hôtel du Nord, fait ce constat, son planning de réservation sous les yeux. L’organisation a pour but de valoriser le patrimoine des quartiers Nord de Marseille, en faisant visiter ses recoins et en proposant des chambres à louer chez l’habitant. Dans sa villa de la colline de Mourepiane, qui surplombe l’Estaque, Michèle a logé des supporters hongrois et une famille française, mais elle a surtout dépanné un mari embêté. « Il devait rester au chevet de son épouse à l' Hôpital Nord mais les locations ont flambé partout en ville, c’est une honte », s’agace-t-elle, désignant Airbnb comme aimant à visiteurs.

Carte Marseille
Carte Marseille - CL

Partout, sauf dans ces arrondissements qui rebutent les touristes. Chez Hotêl du Nord, aucun propriétaire n’a gonflé la note. « Pour garder une fraîcheur » dans la démarche, justifie Agnès, depuis la Belle de Mai. Elle recevra bientôt deux Allemands, confiants sur la présence de la Mannschaft en demi-finale au Vélodrome. « Dans leur mail, ils ont écrit "Nous sommes calmes, nous ne sommes pas des hooligans", raconte-t-elle, mi-amusée, mi-affligée. Les images, ça colle à la peau de tout le monde. » C’est amalgame contre amalgame à Marseille.

Jouer sur de la terre pendant 64 ans

Les quartiers nord contiennent pourtant les habitants les plus footeux de la ville. Population jeune, nombreuse (13e et 15e sont les arrondissements les plus peuplés de la ville et comprenant la plus forte représentation de 15-29 ans) et tournée vers le foot presque avec désespoir. Il y a Zidane, bien sûr, plus machine à médias de la Castellane qu’idole pour les plus jeunes. Et il y a ces dizaines de clubs amateurs qui tentent de survivre, sous l’écrasant Olympique de Marseille.


La quasi montée en Ligue 2 de Consolat, niché entre deux barres d’immeuble, a éclairé un peu plus ce système de foot à deux vitesses. D’un côté, les ors de l’OM et l’effervescence des Bleus, de l’autre, les terrains en terre des quartiers Nord. Sur les 180 millions d’euros récoltés grâce à l’Euro, la mairie en allouera deux à la rénovation de trois stades délabrés, dont celui de Frais-Vallon, dans le 13e arrondissement. « On a attendu 64 ans pour jouer sur du synthétique », illustre Jean-Luc Bistanti, président du FC Burel, à 3 km de là.

« Rien n’est fait pour nous rapprocher »

Avec ses 400 adhérents et ses 22 équipes de foot, le club local a bien pensé à se faire voir pendant l’Euro, puis a renoncé. La ville a lancé un appel à projet. Jean-Luc voulait miser sur le théâtre, imaginer des saynètes représentant arbitres, joueurs et éducateurs. « Mais on a trop de préoccupations avec l’association », balaye-t-il. Tant pis pour les places gratuites offertes aux gagnants, « c’est pas l’Euro qui peut mettre en valeur les clubs amateurs ».

Encore moins quand leur siège est à 1h30 du centre-ville. C’est la durée annoncée par Manu, responsable jeunesse du centre social de La Castellane, pour rallier la cité au Vieux-Port, « et les bus s’arrêtent à 21h ». Pour profiter de la fan zone, construite au soleil des plages du Prado, c’est râpé. Pour aller au Vélodrome, n’en parlons pas : « J’ai réussi à aller voir un match avec des jeunes parce que j’ai eu des places via un collègue, raconte Manu, mais sinon rien n’est fait pour nous rapprocher de l’Euro ». Alors l’association profite de la compétition à distance, en retransmettant tous les matchs dans ses locaux et en ouvrant ses portes jusqu’à une heure du matin. Heureusement, Jean-Luc, Manu, Michèle et Agnès auront bientôt de quoi (encore) espérer : Marseille a été nommée capitale du sport pour 2017.