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Comment expliquer ce coup de force nocturne de l’agence antidopage ?

Tour de France : « Des micro-doses très difficiles à détecter »... Pourquoi ce coup de force de l’agence antidopage ?

suspicionTadej Pogacar et Jonas Vingegaard ont été contrôlés en pleine nuit, le week-end dernier. Un fait rare, voire inédit, qui interroge sur les motivations de l’ITA, l’organisme responsable de la lutte contre le dopage dans le cyclisme
Nicolas Camus

Nicolas Camus

L'essentiel

  • Les contrôles nocturnes effectués sur Tadej Pogacar et Jonas Vingegaard par l’International Testing Agency, le week-end dernier, agitent le peloton.
  • Selon le docteur Gérard Dine, l’ITA rechercherait principalement l’IGF-1 (hormone de croissance du foie), une substance qui booste la récupération du corps et dont la durée de vie dans l’organisme est très courte.
  • Ces contrôles nocturnes s’expliqueraient donc par la nécessité de détecter des micro-doses de substances fugaces. « Pour en trouver des traces, il faut des contrôles ciblés, déjà, et qui soient réalisés au plus près de l’utilisation », explique le spécialiste du dopage.

Mais que cherchent donc les agents de l’International Testing Agency (ITA) ? Cet organisme de l’UCI, au fonctionnement totalement indépendant, est l’unique responsable de la mise en oeuvre de la lutte antidopage dans le cyclisme depuis 2018. C’est lui qui a organisé les contrôles de Tadej Pogacar et Jonas Vingegaard dans la nuit de samedi à dimanche, puis ordonné une vague de contrôle massive lors de la journée de repos, déclenchant ainsi incompréhension et colère du syndicat des coureurs.

La question des conséquences sur la récupération des coureurs se pose, surtout après la chute du Danois dimanche qui l’a contraint à l’abandon. Au-delà du mécontentement du peloton, les motivations de l’ITA intriguent. Car pour effectuer ces contrôles sur une plage horaire exceptionnelle, c’est-à-dire entre 23 heures et 6 heures du matin, l’agence a dû obtenir l’autorisation d’un juge des libertés et de la détention, et pour se faire justifier de « soupçons graves et concordants ».

Cette notion est assez vague, et ne signifie pas forcément que l’agence avait en sa possession des informations précises sur des pratiques dopantes de Pogacar ou Vingegaard, vainqueurs à eux deux des six dernières éditions. Mais cela veut dire, a minima, qu’elle explore une piste. Thèse nourrie par le témoignage d’Oliver Naesen, coureur de Decathlon-CMA CGM qui n’est pas sur le Tour, dans un podcast du média néerlandais HLN diffusé dimanche :

« Il existe des substances dopantes qui ne restent dans le sang que trois heures environ. J’ai entendu dire qu’ils recherchaient de l’hormone de croissance. C’est la première fois que j’entends parler de ça : la traque à l’hormone de croissance. »

Joint au téléphone ce mardi, le docteur Gérard Dine, professeur en biotechnologie et spécialiste du dopage, confirme. « Il y a essentiellement trois choses recherchées dans ces prélèvements : les micro-doses d’EPO, les micro-doses de testostérone et les micro-doses d’hormone de croissance. » Pour bien comprendre, mettons de côté la testostérone, qui est une molécule chimique. L’hormone de croissance, comme l’EPO, est une protéine. Appelée GH, pour « Growth Hormone », elle est fabriquée dans l’hypophyse, une petite glande située à la base du cerveau.

L’IGF-1, hormone au coeur des soupçons

La médecine, et plus particulièrement la biotechnologie, a d’abord cloné la GH pour soigner les problèmes de retard de croissance. Une avancée qui, comme souvent, a été détournée par certains à des fins malhonnêtes. « Dès les années 2000, la GH a été utilisée dans le dopage, mais elle n’est pas très efficace puisque les coureurs ont par définition terminé leur croissance », explique Gérard Dine. Tout le monde s’est alors tourné vers sa cousine, l’hormone de croissance du foie, appelée IGF-1 (pour « Insulin growth Factor »). C’est elle qui va nous intéresser dans le cas du vélo.

L’insuline, produite par le pancréas, est une hormone qui gère tout le système sucre, donc la production d’énergie dans notre corps. L’hormone produite par le foie, notre fameuse IGF-1, fonctionne de la même manière. Elle booste la multiplication cellulaire, en particulier au niveau des muscles. En un mot, elle permet la récupération du corps.

Remco Evenepoel épuisé au sommet du Plateau de Solaison, à l'issue de la 15e étape, le 19 juillet 2026.
Remco Evenepoel épuisé au sommet du Plateau de Solaison, à l'issue de la 15e étape, le 19 juillet 2026. - Guillaume Horcajuelo / POOL / AFP

« L’EPO accélère l’oxygénation des muscles, l’IGF-1 aide à leur "refabrication". Avec elle, vous luttez contre la dégradation musculaire induite par la répétition des efforts, développe notre professeur. En fait, ce sont des dopages non pas de préparation à la compétition, qui feraient augmenter artificiellement le niveau du coureur, mais de maintien de potentiel sur une longue durée. » Pas besoin d’un dessin pour en voir l’intérêt sur une course de trois semaines.

Commercialisé depuis le milieu des années 2010, facile d’utilisation, l’« Insulin growth Factor » fait partie de la liste des produits dopants. Mais on peut en trouver aisément sur Internet, assure Gérard Dine. Surtout, précise-t-il, elle a un avantage non négligeable pour qui voudrait tricher : « elle est fugace dans notre corps. Sa demi-vie [soit le temps nécessaire pour que la moitié de la quantité du médicament soit éliminée, elle peut aller jusqu’à deux ou trois jours pour l’EPO] est de trois à six heures, selon les types de produit. Si la dose utilisée est une dose d’entretien, et non pas une dose de boost, c’est très difficile à détecter. »

La nécessaire adaptation de tout l’environnement des contrôles

C’est là que l’on en vient aux contrôles tard le soir ou en pleine nuit. « Pour en trouver des traces, il faut des contrôles ciblés, déjà, et qui soient réalisés au plus près de l’utilisation », poursuit-il. Pour un produit de récupération, on peut donc imaginer une utilisation en soirée ou dans la nuit, ce qui a conduit l’ITA à procéder comme elle l’a fait pour Pogacar et Vingegaard.

Les recherches de l’agence antidopage ne cibleraient donc pas un nouveau produit miracle apparu récemment dans le peloton, mais un médicament bien connu. Seulement, il faut toujours des années aux contrôleurs pour appréhender la manière dont les tricheurs potentiels utilisent les produits. « Pour repérer une micro dose d’EPO ou d’IGF-1, il faut une organisation des prélèvements qui n’était pas du tout celle qui était en place. Et en plus, il faut l’adaptation de l’environnement juridique », illustre Gérard Dine.

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On ne sait pas exactement si les contrôles nocturnes du week-end dernier étaient une grande première, car la loi française le permet depuis 2015, et des équipes en ont peut-être subi sans en parler. Mais cela faisait cinq ou six ans que les analystes expliquaient aux instances qu’il fallait s’occuper des micro-doses dans le vélo. Il va désormais falloir faire cohabiter cette évolution de la lutte antidopage avec le respect de la santé des coureurs. Une équation complexe, comme le cyclisme y est malheureusement souvent confronté.