Mondiaux de cyclisme: Alaphilippe, Bardet et Pinot… Chacun pour sa gueule ou entente cordiale?

CYCLISME La France n’a jamais présenté une équipe aussi forte qu’à Innsbruck. Mais saura-t-elle courir ensemble ?...

B.V.

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Nos trois favoris pour la course dimanche
Nos trois favoris pour la course dimanche — SIPA et AFP

28 août 1994. Sur le plateau de Stade 2, Patrick Chêne débriefe avec toute l’équipe de France à propos du titre de champion du monde de Luc Leblanc, à Agrigente. Virenque raconte : « A un moment je me suis dit dans le dernier tour il va falloir que j’attaque. Et bon avant que je le fasse, Luc a attaqué. C’est les circonstances de courses qui… voilà ». Le parallèle est facile. En 1994, comme en 97 lors du titre de Laurent Brochard d’ailleurs, l’équipe de France se présentait en favorite des Mondiaux avec plusieurs vrais « leaders », ce qui sera aussi le cas dimanche sur le parcours très exigeant d’Innsbruck avec Julian Alaphilippe, Thibaut Pinot et Romain Bardet.

Avec la même fin ? Pourquoi pas. Toute l’amertume de Richard Virenque résume le fond de la question : on joue en équipe pour un titre individuel. On ne court pas contre ses équipiers, mais est-ce qu’on court vraiment avec, voire pour ? Dans ces années-là, l’entente était plutôt cordiale, témoigne Laurent Jalabert. Mais il a aussi un drôle de souvenir de Lugano, en 96.

« Ca s’est super bien passé… J’étais hyper favori, et Richard (Virenque) a décidé qu’il fallait durcir la course à 150 kilomètres de l’arrivée. C’est bien on était content y avait 3 Français à l’avant mais ils ont tous explosé et c’est à ce moment-là que l’échappée de Museeuw est partie et nous dans le peloton, on l’a jamais revu. »

Le Belge s’impose, Virenque termine 5, Jalabert 7. Preuve que ça marche pas à tous les coups. Preuve aussi qu’on a beau avoir la meilleure équipe de France depuis des années, c’est pas dit que tout le monde s’entende.

Revenons aux trois qui nous intéressent. Qu’on soit bien clairs, tout autre résultat qu’un maillot arc-en-ciel serait une déception dimanche. Nos trois patrons ont tous le profil d’un champion du monde. L’équipe de France est de loin la plus complète du plateau (ajoutez aux trios des Gallopin, Molard, Barguil, Geniez…) et peut gagner avec presque tous les scénarios de course. Mais il y a quand même quelques sérieux concurrents (Valverde, Yates, Moscon, Dumoulin, Uran pour citer les plus costauds) et il n’est pas impossible qu’en jouant ses trois cartes, la France s’éparpille. Et que personne ne peut tout à fait être sûr que parmi « les trois », l’un soit prêt à se sacrifier pour l’autre si la course le demande.

Alaphilippe, le fil conducteur

Le sélectionneur, Cyrille Guimard, a tenté de hiérarchiser dans l’Equipe. « Les coureurs savent comme moi et peut-être mieux que moi, car ils se connaissent depuis les juniors, le potentiel et les qualités de chacun. Par obligation, ils savent dans quel rôle ils vont évoluer. Et Alaphilippe sera par obligation le fil conducteur. Je n'aime pas le terme de leader dans une équipe nationale, car lorsque vous courez une seule journée ensemble dans l'année, la notion de leader n'existe pas telle qu'on l'entend dans une équipe de marque ».

Appelez-ça comme vous voulez, Alaphilippe est le n°1 désigné. C’est OK pour tout le monde : il a gagné la Flèche Wallone et la Classica San Sebastian cette année, est capable de faire la différence dans de forts pourcentages comme dans un petit groupe au sprint. Et à la fois… « Et à la fois, derrière lui je pense que le parcours peut permettre à des grimpeurs de s'exprimer et c'est pour ça que je m'inscris à côté de Julian, poursuit Bardet pour France 2. Ce n'est pas de savoir qui va être le numéro 1 de l'équipe de France mais le numéro 1 tout court et il faut qu'il soit français. Il faudra faire les bons choix en course mais si chacun est lucide et honnête avec lui-même et avec l'équipe tout se passera pour que le meilleur puisse s'imposer ce jour-là. »

C’est joliment tourné, mais pas forcément rassurant. Consultant pour France Télévisions et ancien sélectionneur national, Laurent Jalabert résume. « Le job de Guimard va être d’instaurer l’esprit collectif, que l’équipe est plus important que l’individuel, d’arriver à faire comprendre que même si tout le monde se sacrifie pour le maillot il n’y en a qu’un seul qui le portera à la fin. Ce n’est pas facile, ce sont des champions, avec de l’égo. »

Un AG2R peut-il rouler pour un FDJ ?

Les égos, parlons-en justement. A Agrigente 94 en tant qu’équipier, Laurent Roux exprime ses craintes. « Ils ne vont pas courir l’un pour l’autre. Soyons honnête, vous êtes trois dans le final d’un championnat et vous allez vous sacrifier pour un gars qui, toute l’année, joue contre vous ? C’est du pipeau, ça n’existe pas. Leblanc a gagné tout seul en 94, il n’y a pas eu d’entraide. La force, c’était le nombre, d’avoir plusieurs gars dans le final, pas l’entraide. »

Vous imaginez vraiment un mec de chez AG2R (Bardet) rouler pour que le maillot arc-en-ciel soit chez FDJ (Pinot) ? Ou chez le Real Madrid belge, Quick-Step (Alaphilippe) ? Certaines mauvaises langues assurent même qu’Alaphilippe aura sans doute plus de soutien de son coéquipier luxembourgeois Bob Jungels – à qui il a « offert » Liège-Bastogne-Liège en avril – que de ses compatriotes. « J’ai déjà été victime en tant que sélectionneur national de consignes de directeurs sportifs qui allaient contre ma tactique », se souvient d’ailleurs Laurent Jalabert.

Bref… Alaphilippe, Pinot et Bardet se connaissent (très) bien. Ils sont quasiment de la même génération (26, 27 et 28 ans) et se respectent, s’apprécient sans être vraiment potes. Les deux derniers entretiennent même une forme de rivalité qui leur a déjà plus ou moins coûté une victoire sur le Tour de France en 2015 lorsqu’ils se sont marqués plutôt que de surveiller l’Anglais Cummings.

Ancien coureur pro, Boris Zimine connait bien les deux loustics pour avoir roulé avec eux en équipe de France de jeunes. « J’imagine qu’au départ de la course, ils auront des ambitions qui font que le premier scenario qui leur viendra en tête ne sera pas celui de se sacrifier pour l’autre, explique-t-il. Je peux voir un scénario où les deux se mettent au service d’Alaphilippe, mais difficilement l’un l’autre car il n’y a aucun résultat qui prouve que l’un est plus fort que l’autre sur ce genre de circuit. Mais malgré cela, ils partagent un amour du maillot, du mythe du cyclisme et ils savent ce qu’un titre mondial représente. Ils peuvent se mettre à travailler ensemble. Ce sont des gars sincères, honnêtes. »

« A Florence pour les Mondiaux 2013, Pinot et Bardet s’étaient bien entendus, et à Rio, pour les JO, Bardet et Alaphilippe faisaient chambre commune », poursuit Bernard Bourreau, prédécesseur de Cyrille Guimard et très proche de cette génération pour l’avoir accompagné des espoirs aux grands. « Ils ont des choses en commun, ça peut marcher. Dans leur for intérieur, ils savent ce que c’est que se dévouer, que le maillot national c’est quelque chose de particulier. Si tout le monde dit qu’ils vont pas s’entendre, moi je n’en ai aucun doute, je les connais. »

Et puis il y a un truc qu’on oublierait presque, c’est que la course risque de décider pour eux. Particulièrement sur ce circuit autrichien, avec ses 5.000 mètres de dénivelé positif et sa big bosse de 3 km à 10 % de moyenne (avec un passage à 25 %) à 10 bornes de l’arrivée. Si certains se sentent moins bien, ils se mettront naturellement d’un autre, c’est le jeu. Et si les trois sont dans une grande journée ? On a bien compris qu’ils auraient du mal à se sacrifier les uns pour les autres, mais ils ne vont pas non plus se courir dans les pattes. Alors, c’est quoi la tactique à suivre pour profiter de cette puissance ? Deux options s’offrent à Cyrille Guimard.

Option 1 : Mettre le feu et anticiper

La France est une des seules équipes capable d’envoyer devant des mecs qui peuvent gagner sans pour autant cramer leur leader et meilleur puncheur/sprinteur (Alaphilippe). Laissons-le bien en chaud dans le peloton pendant que Pinot ou Bardet durcissent la course entre 50 et 20 bornes de l’arrivée en tentant de sortir pour obliger les autres équipes à se découvrir et rouler derrière, tout en flinguant quelques-uns des meilleurs puncheurs qui ne font trop la maille en montagne. « Faudra qu’un des trois prenne le risque d’avoir un coup d’avance », avance Laurent Roux. Le danger, ce serait d’amener un autre favori dans sa roue et d’enterrer son propre leader, façon Lugano 96. Surtout que ni Pinot ni Bardet n’ont déjà gagné ce genre de « classiques ».

Option 2 : Attendre la dernière bosse en famille

Ce serait plutôt la tactique Jalabert. Mettre les leaders bien au chaud car la course, c’est surtout les autres nations qui vont la durcir. On pense notamment à Nibali ou aux Colombiens, qui seront obligés de tenter quelque chose avant le dernier tour. « La course va se durcir toute seule, explique Jaja. Il faut garder l’unité le plus longtemps possible et lancer les hostilités dans la dernière bosse (dont la descente se termine à 4 km de l’arrivée). Si on s’isole on est livré chacun à soi-même. » Alors qu’à trois dans la terrible Gramartboden, l’effet de nombre peut payer. « Le collectif, c’est que les trois arrivent au pied de la dernière bosse avec toutes leurs cartouches, poursuit Boris Zimine. Et ensuite, c’est à la pédale que ça se décidera. Et si les trois sont encore en haut, ils pourront attaquer à tour de rôle et ce serait une connerie de faire rouler Pinot ou Bardet pour Alaphilippe, il faudra jouer la force du nombre ». Un peu comme à Agrigente en 94.

Bardet conclut : « La course se fera naturellement. On y arrivera ensemble ou on n'y arrivera pas. C'est un atout d'avoir plusieurs cartes à jouer comme ça ». On vous fait confiance pour bien les abattre, les gars.