«J'évite les grands axes par prudence»... Des coureurs nous racontent leur dure vie à l'entraînement

CYCLISME La vie des cyclistes à l'entraînement, vu par les cyclistes professionnels...

William Pereira

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Nairo Quintana, à l'entraînement sur une route ouverte, en 2016
Nairo Quintana, à l'entraînement sur une route ouverte, en 2016 — STR / AFP
  • Les affaires Scarponi et Offredo ont mis en lumière les conditions dans lesquelles s'entraînent les cyclistes au quotidien
  • 20 Minutes a interrogé Jérémy Roy et Adrien Petit sur leur vie à l'entraînement
  • Des dépassements dangereux aux altercations, l'intégrité physique des coureurs est souvent menacée

Qu’il pleuve ou vente ils sont sur les routes, escaladent des cols raides comme des murs, dévalent des pentes comme des skieurs et avalent plusieurs dizaines de milliers de kilomètres par an. Les cyclistes sont connus pour être des fous – dans le bon sens du terme – pour tous leurs sacrifices et les risques qu’ils prennent pendant les courses.

Mais le décès tragique de Michele Scarponi, renversé par un van à l’entraînement ainsi que l’affaire Yoann Offredo, agressé par un automobiliste qui a manqué de le faucher, viennent mettre en lumière un autre aspect de la vie des coureurs cyclistes, celle des dangers qu’ils encourent quotidiennement à l’entraînement.

>> A lire aussi : Queue de poisson, coups de tête et batte de baseball, le cycliste Yoann Offredo raconte son agression par un automobiliste

La grosse trouille du dépassement des voitures

« Forcément, on y pense un peu [à ces événements] en sortant. Déjà moi à la base, je suis un coureur plutôt prudent voire trouillard à l’entraînement », nous confie Adrien Petit (Direct Energie) du haut de son vélo et malgré un réseau téléphonique précaire. « Désolé, c’est parce que je suis sur une petite route. J’ai tendance à éviter les grands axes par prudence », enchaîne-t-il.

« Pour vous dire, la dernière fois, j’ai simplement fait un kilomètre sur un grand axe et un automobiliste m’a dépassé de tellement près qu’il y a eu comme un appel d’air. » Ce n’est donc pas un hasard si Jérémy Roy (FDJ), opte aussi pour des routes moins denses. Par sécurité, ce dernier admet par ailleurs ne pas être fan des sorties en bande.

« J’essaye de m’entraîner tout seul ou en petit comité. Je sais qu’il y en a qui, du fait de l’émulation, s’entraînent en groupe mais je préfère éviter pour minimiser les risques. »

Le problème de ces sorties, c’est que les coureurs ne roulent pas forcément en file indienne. Il leur arrive d’occuper l’espace, obligeant ainsi les automobilistes à déboîter un peu plus pour doubler. « Après le problème, c’est aussi que certains nous dépassent dans des virages et se rabattent trop tôt. D’autres jouent volontairement des coudes avec nous pour nous pousser à serrer le plus à droite possible », décrit le coureur de la FDJ. Adrien Petit reprend le flambeau :

« On roule à la même vitesse que des tracteurs. La différence, c’est qu’ils sont plus imposants donc les conducteurs acceptent de rouler un peu derrière eux. Nous, on est plus vulnérables, on ne risque pas vraiment d’abîmer leur voiture. »

Autre grand ennemi du cycliste à l’entraînement, les ronds-points. C’est là que le coureur de Direct Energie a eu peur pour la dernière fois. « La veille de l’accident de Scarponi, alors que j’allais rejoindre mes parents, j’entre dans un rond-point. Une fois dedans, je vois une voiture de société qui s’insère sans se soucier de l’angle-mort. Heureusement que j’anticipe et que j’ai le temps de freiner parce que le gars n’a pas tourné la tête et n’avait même pas prévu de ralentir », peste-t-il.

« J’ai eu des échos de Colombiens qui sortent avec des trucs pour se défendre »

A force d’en voir de toutes les couleurs sur les routes, de sentir des voitures les frôler à vive-allure, les cyclistes cèdent à la tentation et s’en prennent aux automobilistes. Adrien Petit, toujours :

« Lors de mes premières années, quand je prenais des queues de poisson, j’avais tendance à gueuler. Maintenant, je ferme ma gueule, comme ça, ils sont contents et pensent qu’ils ont raison. C’est pas vraiment de la résiliation, mais j’ai eu des histoires… »

« Quand on a le malheur de réagir, ça peut vite devenir dangereux et virer à l’altercation », complète Jérémy Roy. Jurisprudence Yoann Offredo, sorte de medley de tout ce qui vient d’être évoqué :

  • Une sortie à trois coureurs qui occupent l’espace sur la route
  • Un conducteur qui se rabat trop vite et manque de percuter les cyclistes
  • Yoann Offredo qui remonte à hauteur du conducteur pour se plaindre
  • Les esprits s’échauffent et le Français est victime d’une agression


Dans le monde du cyclisme, des voix s’élèvent pour que les coureurs aient le droit de rouler avec une bombe lacrymogène afin de se défendre. En France, on n’est pas forcément fan de l’option. « Je pars seulement avec ma pompe et ma chambre à air » ironise Jérémy Roy. « J’ai eu des échos de Colombiens qui sortent avec des trucs pour se défendre. Mais si nous, on a une bombe lacrymo et le chauffeur une batte, on aura des bastons à tous les coins de rue. Ce n’est pas ça, le problème. »

Certains comportements à revoir… y compris chez les cyclistes

Le problème, pour Jérémy Roy, c’est que la répression est plus réactive que préventive. « Tant qu’il n’y a pas vraiment accident, les plaintes n’aboutissent pas. » Et la solution, dans tout ça ? « C’est la prévention. Il faut que le sujet soit mieux abordé à l’apprentissage de la conduite », défend Adrien Petit, qui a de la suite dans les idées.

« Je ne sais pas, on pourrait par exemple imaginer de mettre des élèves qui se préparent à passer la conduite sur des vélos, pour qu’ils se rendent compte », imagine-t-il. Mais ce combat ne doit pas seulement être celui des automobilistes. C’est en tout cas l’avis de Jérémy Roy. « Il y a aussi certains comportements à reconsidérer chez les coureurs. On est à l’entraînement, pas en course. J’en vois certains qui s’engagent trop vite dans les ronds-points », conclut-il.