La Coupe du monde dans nos vies, épisode 18. «Evra m’a présenté des excuses et m'a offert un cadeau», la maire de Knysna revient sur la grève des Bleus

INTERVIEW La maire de Knysna qui a accueilli les Bleus en 2010 pour le Mondial en Afrique du Sud a des souvenirs constratés de leur mutinerie...

Propos recueillis par Laure Cometti

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A gauche, la maire de Knysna en 2010 et Patrice Evra. A droite : Raymond Domenech lit la lettre des Bleus expliquant leur grève, lme 20 juin 2010, toujours à Knysna. Lancer le diaporama
A gauche, la maire de Knysna en 2010 et Patrice Evra. A droite : Raymond Domenech lit la lettre des Bleus expliquant leur grève, lme 20 juin 2010, toujours à Knysna. — TSCHAEN/SIPA // Francois Mori/AP/SIPA
  • Pour beaucoup d'entre nous, Knysna évoque la plus grande humiliation de l'histoire du foot français.
  • On a décroché notre téléphone pour en parler avec celle qui était maire de cette ville sud-africaine notoirement célèbre.

Nous sommes tous un peu la Coupe du monde. Qu’on adore ou qu’on déteste le foot, qu’on le suive régulièrement ou une fois tous les quatre ans, qu’on soit né un soir de juillet 1998 ou trente ans avant, nous avons tous une expérience singulière et collective liée à la Coupe du monde. Durant tout le Mondial en Russie, 20 Minutes vous propose de l’explorer chaque jour à travers des témoignages, des interviews, des anecdotes, des jeux, des reportages ou des portraits. Parce que la Coupe du monde, c’est bien plus que juste du foot.

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Il y a des villes éternellement liées à de mauvais souvenirs pour les Français. Il en va ainsi de Waterloo, Berezina, Dien Bien Phû et Knysna. Pas besoin de vous refaire l’histoire, on sait tous qu’on parle de la base des Bleus durant le Mondial 2010 en Afrique du Sud, théâtre d’une fronde des joueurs restée comme une honte indélébile dans l’histoire du foot français.

Devenu synonyme de fiasco, le nom de Knysna a de nouveau fleuri dans la presse ces derniers jours pour décrire les mésaventures des sélections espagnole et argentine. On a vu mieux comme campagne de pub. Eleanore Bouw-Spies, maire de cette ville côtière de 45.000 âmes, n’est pas près d’oublier le séjour des Bleus dans sa ville natale, qu’elle a dirigée de 2007 à 2011, puis de 2014 à juin 2018. On l’a fait se replonger dans de bons et (vraiment) moins bons souvenirs de ce Mondial 2010.

Huit ans plus tard, quels souvenirs avez-vous du séjour de l’équipe de France dans votre ville ?

Je me rappelle qu’avant son arrivée, il y avait beaucoup, beaucoup d’excitation chez nous. Nous étions très heureux que notre ville ait été choisie pour accueillir votre équipe, et nous avons accueilli les joueurs à bras ouverts.

Des enfants près du terrain de foot du township de Dam-se-bos, à Knysna en Afrique du Sud, en juin 2010.
Des enfants près du terrain de foot du township de Dam-se-bos, à Knysna en Afrique du Sud, en juin 2010. - TSCHAEN/SIPA

Au début, les liens entre habitants de Knysna et les Bleus ont été très positifs, jusqu’au jour où les choses ont mal tourné, parce qu’ils ont laissé tomber tant de fans, tant de gens qui les attendaient impatiemment, et ils ne sont jamais sortis du bus.

Donc tout ce que je peux dire, c’est que le séjour des Bleus chez nous était génial, jusqu’au jour dont tout le monde se souvient évidemment. En tant que maire, je n’ai que des bons souvenirs, à l’exception de cet incident. Je m’en souviens très bien, j’étais avec la foule dans le stade ce 20 juin 2010.

Comment ont-ils vécu cet événement ?

Les gens ont attendu longtemps, dans l’espoir de voir les joueurs, de les prendre en photos… Et puis finalement, ils sont arrivés, mais ils sont aussitôt remontés dans leur bus. Il y a eu beaucoup d’attente, de discussions, de négociations pour les faire sortir du bus, mais rien n’y a fait, et le bus a finalement mis les gaz. Pour les gens qui attendaient, ça a été une énorme déception. Mais vous savez, c’est un incident que j’aimerais mieux oublier maintenant, il vaut mieux passer à autre chose. Et heureusement, ce n’est pas le seul souvenir que nous avons de votre équipe, nous avons aussi de bons souvenirs, et je préfère me rappeler de ceux-là.

Lesquels ?

Les Bleus m’ont parlé après, avant de quitter Knysna. J’ai été invitée à leur hôtel. Il y avait le capitaine des Bleus [Patrice Evra] et deux membres de la fédération française de football je crois. Nous avons eu une conversation agréable, ils m’ont présenté des excuses. Ils m’ont même gentiment offert un très joli cadeau pour mon futur fils, car à l’époque j’étais enceinte de mon plus jeune garçon. J’ai apprécié ce geste.

Et puis ils ont aussi financé la rénovation d’un terrain de sport dans le quartier pauvre de Dam-se-bos, ce qui était fantastique. Donc je garde malgré tout un bon souvenir de leur départ.

En France, tout le monde connaît le nom de votre ville. Mais il est associé à la plus grande humiliation de l’histoire du foot français. Ça vous fait quoi ?

J’ai du mal à l’imaginer, de mon point de vue. Je suis assez optimiste, je préfère toujours voir le bon côté des choses. Il y a eu cet incident, certes, mais beaucoup de choses positives ont eu lieu pendant ce Mondial à Knysna. Lorsque les joueurs sont venus dans un township [un quartier pauvre, où les populations noires étaient rassemblées pendant l’apartheid], les jeunes étaient émerveillés de les voir, de poser avec eux, de recevoir des maillots et des stylos en cadeau.

La maire de Knysna, Eleanor Bouw-Spies, discute avec les Bleus en déplacement dans un township de Knysna, le 13 juin 2010.
La maire de Knysna, Eleanor Bouw-Spies, discute avec les Bleus en déplacement dans un township de Knysna, le 13 juin 2010. - TSCHAEN/SIPA

Je ne crois pas que les joueurs méritent d’être punis, ou jugés aussi durement. Ce qui s’est passé n’était pas bien, mais cela arrive.

Comment les habitants de votre ville ont-ils perçu la «grève» des Bleus ?

Ils ne l’ont pas bien pris, et c’est naturel. Il y avait des Sud-Africains qui venaient de tout le pays, et des personnes venues du monde entier pour voir et soutenir les joueurs, et ils n’ont pas pu le faire. C’était une vraie déception. Et c’était totalement inattendu !

A l’époque, pensiez-vous que cet incident, ultra-médiatisé et commenté par le gouvernement en France, marquerait à ce point l’histoire du foot français ?

Non, je n’aurais jamais pu imaginer cela. Je pensais que ça aurait un impact, oui, pour les fans de foot ici à Knysna, mais pas toute cette folie.

Est-ce la médiatisation de la grève des Bleus a eu un impact positif pour votre ville ?

D’abord, avant cet incident, Knysna avait été très médiatisée car nous y accueillions deux équipes, la France et le Danemark, pour la Coupe du monde. Une telle exposition est très bonne pour une ville comme la nôtre, et il y a eu de bonnes retombées, longtemps après le Mondial : l'activité économique a été boostée et notamment le tourisme. Et c’est vrai que cet incident a été tellement médiatisé, dans le monde entier, que ça nous a fait malgré tout beaucoup de publicité. 

Est-ce qu’à Knysna on parle encore de cet épisode aujourd’hui ?

Non, les gens n’en parlent plus. Pas que je sache en tout cas, et je ne peux pas parler au nom de tous les habitants. C’était il y a huit ans vous savez…

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