Coupe du monde 2018: Racisme et islamophobie... Le foot fait-il perdre à la Suède son titre de modèle de tolérance?

FOOTBALL Après les insultes et menaces racistes envers son milieu Jimmy Durmaz, l'équipe du Suède a lancé un appel collectif contre le racisme...

Alexia Ighirri

— 

coupe du monde 2018: Jimmy Durmaz avec l'équipe de Suède.
coupe du monde 2018: Jimmy Durmaz avec l'équipe de Suède. — AFP
  • L'équipe de Suède a lancé un appel contre le racisme, après les insultes et menaces racistes dont a été victime son joueur Jimmy Durmaz.
  • Si les messages de haine ont depuis été recouverts par un flot de soutiens, cette situation interroge sur le racisme en Suède, souvent érigé comme les sociétés scandinaves voisines en modèle.
  • Etienne Ollion, chercheur CNRS, la replace dans son contexte: «Celui, de long terme, d'une acceptation très forte des immigrés (et) de plus court terme, celui de la forte montée de l'extrême droite à l'approche d'élections.»

« Fuck le racisme ». C'est le message qu'a envoyé l'équipe de Suède dimanche, faisant bloc derrière son joueur Jimmy Durmaz, victime d'insultes et menaces racistes après la défaite contre l'Allemagne. De mémoire, Johanna Franden, journaliste pour la chaîne suédoise SVT et le quotidien Aftonbladet, n'a pas connu telle scène: « C’est quelque chose de très unique. Il y a avait déjà eu des attaques contre Zlatan, parfois il répondait. Mais il n’y a jamais eu une réponse de manière collective. Ce sont les joueurs qui ont pris cette initiative. C’est une réaction très forte de l’équipe de Suède ». Qui a peut-être aussi eu envie de mettre un point final à cet épisode pour mieux préparer son match contre le Mexique ce mercredi à 16h.

Si les messages de haine ont depuis été recouverts par un flot de soutiens à Jimmy Durmaz, cette situation interroge sur le racisme en Suède, souvent érigé comme les sociétés scandinaves voisines en modèle. « Le problème se trouve surtout dans l’image que l’on a envie de se faire du pays, dixit Karin Ridell, maître de conférences et directrice du département des études scandinaves à l’université de Strasbourg. On s’imagine que tout va bien, alors que la Suède est un pays comme un autre. La xénophobie existe comme ailleurs. C‘est ce que j’essaye d’enseigner à mes étudiants : les pays scandinaves ne sont pas le paradis, ils ne sont pas la réponse à tout.»

Zlatan et le « racisme latent »

Et ce n’est pas la première fois que des faits de racisme sont dénoncés dans le foot suédois. Comme souvent avec les Bleus et Jaunes, on fait référence à Zlatan Ibrahimovic. Dans un entretien sur Canal+, l’attaquant accusait les médias suédois de « racisme latent » à son encontre. « Le journalisme sportif suédois n'était pas habitué à traiter son profil, de son “exotisme”. On n'a pas su interpréter ses codes culturels. Mais il en a aussi beaucoup joué, avec son ego et son arrogance. Où s'arrête le jeu, où commence le racisme? », questionne la journaliste Johanna Franden.

Et à l’ombre du football international ? Dans son rapport publié en février sur la situation suédoise, la Commission européenne contre le racisme et l'intolérance (ECRI) rappelle que « le nombre de cas de discours de haine raciste et xénophobe a augmenté ces dernières années ». Citant l’exemple d’un handballeur de 11 ans, appelé « sale nègre » et enjoint de retourner « chez lui » par des parents de l'équipe adverse. Selon l’ECRI, le nombre de menaces et brutalités islamophobes a aussi doublé entre 2011 et 2015 dans le pays.

« C’est un pays qui doit rester ouvert »

Dans le même temps, on parle d’un regain d’activité des néonazis. Rentrés au Parlement en 2010 eux, les Démocrates de Suède (l'extrême-droite anti-immigration) sont annoncés au plus haut dans les intentions de vote aux législatives de septembre. Ce qui n'est pas sans conséquence: «Ca a beaucoup changé le visage de la politique scandinave. Le discours politique et celui dans la société ont un peu changé.  Ce qui est dit aujourd’hui ne pouvait peut-être pas être dit il y a cinq ans encore», souligne Karin Ridell.

« Il y a une montée de l'extrême-droite comme partout en Europe. La Suède n'y échappe pas, souffle Cécilia, jeune Française arrivée en Suède il y a un peu moins de dix ans et qui a récemment obtenu la nationalité. Il y a un phénomène de dédiabolisation de l'extrême-droite. Plutôt que du racisme, il commence peut-être à y avoir une sorte de réticence dans certains cas. Je ne pense pas que la Suède soit devenue raciste: le discours que j'ai eu lors de ma remise de nationalité, c'est “ici on accepte tout le monde. C'est un pays qui doit rester ouvert, qui doit rester un modèle”. »

La Suède, modèle ou contre-modèle de l’immigration

Le principal sujet de discorde: la politique d'immigration. La Suède a connu plusieurs arrivées de populations étrangères depuis les années 1970. Mais elle a surtout accueilli plus de 100.000 réfugiés durant la crise migratoire de 2015, soit l’équivalent de 1% de sa population. Depuis, « la Suède est utilisée par Trump, la Hongrie d’Orban ou la Pologne comme un outil politique. Trump a pris cet exemple pour montrer les pseudos risques de l’immigration. Avec des propos faux et dégradants », pointe Johanna Franden.

Etienne Ollion, chercheur du CNRS au laboratoire SAGE de Strasbourg, replace alors la tension autour de Jimmy Durmaz dans ce contexte : « Celui, de long terme, d'une acceptation très forte des immigrés. C'est ce qui explique le soutien immédiat et très fort qu'il a reçu face aux attaques. La prise de position forte en soutien à Durmaz est donc une manière de tenter de rappeler les bases du contrat social suédois. Mais il y a aussi le contexte de plus court terme, celui de la forte montée de l'extrême droite à l'approche d'élections. Celle-ci est plus forte, et certains de ses partisans très actifs sur les réseaux sociaux, essaient de mettre cette question à l'agenda de la prochaine campagne. Les mêmes, parfois, qui applaudissaient un autre enfant d'immigrés, Zlatan Ibrahimovic, pas plus tard que l'an dernier. »