Entre égalité salariale et sécurisation de la pratique, les femmes commencent à se faire une place dans les échecs
queen’s gambit•Si les échecs connaissent une « hype » énorme depuis plusieurs années, le jeu est toujours fortement imprégné de son image masculine. En France, la Fédération cherche à la déconstruireWilliam Pereira
L'essentiel
- Portés par une médiatisation croissante, d’Inoxtag à Victor Wembanyama, les échecs connaissent un grand boom en France.
- Les échecs ont longtemps mis de côté les femmes. Celles-ci ont encore des difficultés à trouver une place dans un univers très masculin, parfois misogyne.
- La France fait figure de bonne élève mais se heurte à un plafond de verre, malgré les efforts de la fédération en matière de féminisation à l’échelle des joueuses mais également des dirigeantes.
C’était il y a bientôt cinq ans. Mis sous cloche par la pandémie de Covid, le monde redécouvrait le jeu d’échecs grâce au Jeu de la Dame (The Queen’s Gambit), une mini-série où le personnage d’Elisabeth Harmon, incarné par Anya Taylor-Joy, dont la passion pour le jeu la conduira à découvrir un univers masculin et profondément sexiste.
Dimension sociétale abordée en façade et trop édulcorée selon la critique surtout au regard des violences subies par les rares joueuses de l’époque, mais fort heureusement obsolète, rassure Laurie Delorme, vice-présidente de la Fédération française des Echecs et directrice du club Marseille-échecs. « On est quand même mieux loties que ce qui est représenté dans la série. La condition féminine évolué, même si ce n’est pas assez rapide. » Un bon moyen d’en attester réside dans l’évolution du discours du meilleur joueur d’échecs à travers les âges.
Bobby Fischer, en 1963 : « Les femmes sont de très mauvaises joueuses d’échecs… Je suppose qu’elles ne sont tout simplement pas si intelligentes… Je ne pense pas qu’elles devraient se mêler d’affaires intellectuelles, elles devraient rester strictement à la maison. »
Magnus Carlsen, au Guardian en 2020 : « Les associations d’échecs n’ont pas été très bienveillantes envers les femmes et les jeunes filles au fil des ans. Il est clair qu’un changement de culture est nécessaire. […] Il n’y a pas tant de différences entre filles et garçons. La différence se situe uniquement sur le tard. »
Egalité salariale en équipe de France
Autosatisfaction masculine mise de côté, la pratique des échecs n’en demeure pas moins genrée. Des chiffres de la Fide datés de 2020 situataient le nombre de joueuses à seulement 11 % à travers le monde. La France contribue à réhausser la moyenne. « On est quand même autour des 21-22 %, indique Andreea Navrotescu, grand maître international depuis 2022. La politique fédérale française marche. L’égalité salariale a été instaurée en équipe de France il y a deux ans, alors qu’avant les femmes recevaient deux fois moins d’argent pour exactement le même job, à savoir représenter l’équipe de France. »
Dans son volet consacré à la féminisation de la pratique, la FFE s’attaque également à la sécurisation de la pratique et la sensibilisation aux violences sexistes et sexuelles. « Les jeunes n’ont plus cette mentalité-là, mais dans les clubs d’échecs, cela arrive que des hommes âgés te regardent pour ce que tu portes et pas pour la qualité de tes coups, déplore Andreea Navrotescu. C’est hyper dérangeant. On a besoin d’éradiquer ces pratiques vieillotes. »
Créer un environnement accueillant pour les filles et femmes de tous âges revet à ce titre un enjeu majeur, pour ne pas dire qu’il s’agit de la principale raison d’être des tournois exclusivement féminins dans une discipline mixte. « Il y a certaines femmes qui aiment être dans des environnements paritaires, d’autres qui se sentent mieux quand il n’y a pas du tout de garçons, détaille Laurie Delorme. Le tout est de prendre ces besoins en considération. »
« J’ai vu un nombre de filles performantes arrêter… c’est effrayant »
L’idée générale vise à réduire au maximum l’effet répulsif de l’arrivée souvent intimidante dans un gymnase ou un club rempli de garçons et peu ou pas de présence féminine. « Si les filles ne voient pas de copine ou de rôle modèle féminin qui pratique les échecs, elles vont fatalement s’arrêter », alerte Navrotescu. Car 2025 ou pas, celles-ci ne sont pas à l’abri de remarques décourageantes. « Il m’est déjà arrivé en tournoi qu’un ami vienne me voir pour me rapporter que mon futur adversaire lui avait dit quelque chose comme : ''je joue contre une fille, elle est moins forte, je vais la battre'' », raconte Leila Saci, jeune joueuse du club Nomad Échecs, âgée de 14 ans.
Si Leila, guidée par son rêve de devenir grand maître internationale, est bien déterminée à poursuivre sa route en dépit des obstacles, l’adolescence marque un coup d’arrêt pour beaucoup de joueuses. La nouvelle championne de France, Yosha Iglesias rappelle à ce titre que les fameux 11 % de pratiquantes d’échecs à travers le monde sont très jeunes. « Ce n’est pas du tout la même moyenne d’âge chez les femmes et les hommes. Et d’ailleurs on le voit souvent quand des fillettes battent des adultes sur des tournois dits open. » « Je suis dirigeante depuis 15 ans, et honnêtement, j’ai vu un nombre de filles performantes arrêter à l’adolescence… c’est effrayant, soupire Laurie Delorme. La différence d’ambition entre filles et garçons se joue avant cinq ans. En fait, on récolte les mêmes freins sociologiques qui font que les filles ne font pas d’études de maths, d’études d’ingénieur, etc. »
Wemby, Inoxtag mais pas de star féminine pour en faire la promotion
Les inégalités se retrouvent jusqu’à la manière d’entraîner les joueuses, observe Iglesias. « Pendant un séminaire des entraîneurs réalisé avec la fédération, quand j’ai demandé aux gens s’ils pensaient qu’il fallait entraîner les filles et les garçons différemment, tout le monde a répondu que non. Mais quand je leur ai demandé si de fait ils entraînaient les filles et les garçons de la même manière, tous ont admis qu’ils les entraînaient de manière différente. »
Il manque également une pièce médiatique au puzzle, salon Andreea Navrotescu. « Il y a des ambassadeurs des échecs hors de notre sport mais pas d’ambassadrice. Ce n’est pas le sport typique d’attrait pour les femmes. Ce serait fantastique de voir une Serena Williams ou une Laure Manaudou promouvoir les échecs. On en a besoin. »
A moins qu’une Magnus Carlsen finisse par émerger dans les prochaines années et porte la voix des femmes sur l’échiquier. Peut-être qu’il s’agira de Bodhana Sivanandan. A dix ans, cinq mois et trois jours, la Britannique est devenue la plus jeune joueuse d’échecs à battre un grand maître, Peter Wells. Encore mieux que Beth Harmon.


















