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Comment Jokic est passé d’ado « sans muscle » à meilleur joueur du monde

NBA : Comment Nikola Jokic est-il passé d’ado « sans le moindre muscle » à meilleur joueur du monde ?

BASKETTitré pour la première fois avec les Denver Nuggets lundi soir, le colosse serbe de 28 ans est le MVP de finales NBA qu’il a survolées, comme tout le reste de la saison. La consécration ultime d’une « antistar » que personne n’imaginait MVP
Jérémy Laugier

Jérémy Laugier

L'essentiel

  • Les Denver Nuggets sont devenus champions NBA pour la première fois de leur histoire, lundi soir, après avoir battu le Miami Heat (4-1) en finales.
  • Le véritable guide des Nuggets, élu MVP des finales à l’unanimité, est le pivot serbe Nikola Jokic (28 ans, 2,11 m), qui vit sa première consécration collective, après ses deux sacres de meilleur joueur de la saison régulière en 2021 et 2022.
  • Personne ne l’imaginait devenir ainsi le meilleur basketteur du monde, pas même du côté du club serbe du Mega Vizura, où le « Joker » s’est révélé de 2012 à 2015.

Un petit texte défilant à la télévision sous une publicité louant le quesarito, burrito lancé par la chaîne de restauration rapide Taco Bell. C’est l’importance qu’ont accordée les médias américains à l’arrivée de Nikola Jokic en NBA, dans l’anonymat le plus total d’une 41e position lors de la Draft 2014. Neuf ans plus tard, le colosse serbe de 2,11 m a définitivement mis les Etats-Unis à ses pieds, après avoir offert lundi soir aux Nuggets le premier titre de leur histoire, le tout dans la peau du MVP des finales, remportées 4-1 contre Miami.

Déjà double MVP de la saison régulière (en 2021 et 2022), le « Joker » a carburé à l’hallucinante moyenne de 30,2 points, 14 rebonds et 7,2 passes décisives devant un Heat sans solution face au meilleur basketteur de la planète. Car il s’agit bien de cela : à 28 ans, Nikola Jokic ne cesse d’affoler les compteurs avec Denver. Il est ainsi le leader sur ces play-off pour les totaux de points (600), de rebonds (269) et de passes décisives (190). Une grande première dans toute l’histoire d’une NBA ayant vu passer des ovnis à la pelle, de Wilt Chamberlain à LeBron James, en passant par Larry Bird, Magic Johnson et Michael Jordan.


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Comment résister à la tentation, ce mardi, de ressortir cette photo d’un ado grassouillet de Sombor (Serbie), dont le monde entier ignorait encore l’existence et le potentiel, à des années-lumière par exemple de la hype entourant notre Victor Wembanyama ? Car contrairement à tant d’histoires d’athlètes programmés à atteindre les sommets, absolument rien ne prédestinait Nikola Jokic à régner de la sorte, comme l’expliquent à 20 Minutes ses anciens coéquipiers dans le championnat serbe.

« Quand je l’ai vu débarquer à l’entraînement à 17 ans, il n’avait vraiment pas une silhouette de basketteur professionnel. Il n’avait pas le moindre muscle donc il y avait du boulot pour développer son corps. Personne ne pouvait imaginer qu’il irait aussi haut un jour, au niveau des LeBron, Durant et Curry qu’on voyait tous comme des aliens », confie Nenad Miljenovic, ancien meneur de Mega Vizura, situé à Sremska Mitrovica.


Le meilleur basketteur du monde et Kevin Durant, ici lors des Jeux olympiques de Rio en 2016.
Le meilleur basketteur du monde et Kevin Durant, ici lors des Jeux olympiques de Rio en 2016.  -  Andrej ISAKOVIC / AFP

« OK, ce monsieur est un problème, et même un cauchemar »

C’est dans ce club spécialisé dans le recrutement des meilleurs jeunes du pays que Nikola Jokic s’est construit de 2012 à 2015, en passant de 1 point de moyenne sur ses premières apparitions (en sept minutes) à 15,4 points et 9,3 rebonds lors de sa dernière saison de Ligue adriatique. « J’ai découvert un gars pas rapide, qui ne sautait pas haut, pas athlétique du tout, mais qui était pourtant inarrêtable, sourit Aleksandar Marelja, intérieur à ses côtés à Mega Vizura. Je me plaçais sous le panier et je recevais toujours des passes en or de sa part. En fait, tout me semblait normal et presque simple dans ce qu’il faisait, tellement il jouait juste. Mais je n’ai jamais retrouvé un joueur capable d’être aussi complet. »

Et pour cause, même en NBA, où le « Joker » effectuera le grand saut durant l’été 2015, après un rendez-vous manqué avec le FC Barcelone, personne n’a un tel profil. La création, l’altruisme et le sens de la passe d’un Boris Diaw, associés à la force et aux appuis d’un Hakeem Olajuwon ainsi qu’au shoot d’un Dirk Nowitzki, voilà le tableau. « Je ne pense pas que la NBA a déjà vu un tel talent au poste de pivot. Ça n’existe pas un tel mix de taille, de bagage technique et de shoot extérieur », note l’ancien intérieur tricolore Ian Mahinmi, qui l’a affronté à de nombreuses reprises entre 2015 et 2020, avec Indiana puis Washington. L’actuel consultant pour beIN SPORTS (diffuseur officiel de la NBA en France) se souvient parfaitement de l’un de ses derniers affrontements avec le Serbe.

« Durant toute ma carrière, je n’ai jamais demandé d’aide à mes coéquipiers au poste bas. Là, c’est pareil, je leur dis que je jouerai les un contre un face à Jokic. Je suis serein et sur la première action, je le force à sortir un hook [tir en crochet] que je trouve difficile. Sauf qu’il le fait passer crème. La deuxième fois, je l’oriente donc sur sa main gauche, mais il marque aussi. Je me suis dit : "O.K., ce monsieur est un problème, et même un cauchemar". Il n’y a qu’à voir sur ces play-off, il a mis la fièvre à Towns, Gobert, Davis et Adebayo. Il a réponse à tout et il fait passer de bons défenseurs pour des gars lambda. » »

Comme tant d'autres avant lui, le pivot du Heat Bam Adebayo s'est fait enrhumer dans tous les sens par la technique de Nikola Jokic durant toutes les finales NBA.
Comme tant d'autres avant lui, le pivot du Heat Bam Adebayo s'est fait enrhumer dans tous les sens par la technique de Nikola Jokic durant toutes les finales NBA.  - Jack Dempsey/AP/SIPA

« Un panel hors du commun pour un pivot »

L’histoire de Nikola Jokic, c’est en fin de compte celle d’un gars qui se cogne sincèrement de ses stats, tout en éclatant presque malgré lui les records individuels les plus fous, à l’image de ses 10 triple-double réalisés sur cette seule campagne de play-off ou du triple-double le plus rapide ever, en seulement 14 minutes de jeu en février 2018.

L’ère Jokic est à la fois une étape majeure du battle historique NBA-Europe avec une savoureuse dimension quasi anachronique, tant la Ligue américaine n’a jamais été autant tournée vers les highlights de dunks et de shoots de la ligne médiane.

Son ancien partenaire en Serbie Nenad Miljenovic nous éclaire : « Nikola n’a jamais voulu jouer comme ça. Il fallait vraiment qu’il ait besoin de dunker sur une action pour qu’il le fasse. En fait, il a gardé exactement le même jeu qu’il y a dix ans ». Aleksandar Marelja ne comprend pas comment son prestigieux compatriote peut encore être raillé outre-Atlantique pour son côté guère flashy : « Si ce n’est pas attractif de voir un gars enchaîner les triple-double en play-off, je ne sais pas ce qu’il vous faut ».



Ian Mahinmi est sur la même ligne : « Aucun passionné de NBA peut ne pas sauter de son canapé devant ses passes et sa panoplie de shoots de dingue comme il a rentré contre les Lakers. Et puis la finalité du basket, ce ne sont pas les highlights ». Non, c’est clairement de mettre en fusion la Ball Arena et toute la ville de Denver, comme cela a été le cas lundi soir. Professeur en université dans le Colorado depuis 2021, le Français Romain (40 ans) ne regrette pas de s’être abonné aux Nuggets en cette saison historique pour la franchise des rocheuses. Et lorsqu’il s’agit d’évoquer le MVP des finales, il est évidemment dithyrambique.

« Je kife complètement Nikola Jokic. C’est l’essence du basket incarnée sur le terrain. Il sait shooter à mi-distance, à trois points, il prend les rebonds, distribue le jeu, fait le café et conduit le bus. Pour un pivot, il a un panel hors du commun, avec en plus une intelligence de jeu inouïe. Sur l’écran de la salle, il a droit à son jingle : "Nikola, doing Nikola things". Certes, il ne claque pas de gros dunks et il n’est pas spectaculaire comme un Ja Morant, mais ça change des stars habituelles. Il incarne parfaitement la simplicité et le côté anti-star system des gens du Colorado. Ici, il n’y a pas de paillettes, pas de stars du cinéma ou de la chanson au bord du terrain. » »

Les consécrations du « Djoker » et du « Joker » s’enchaînent

Si son partenaire canadien Jamal Murray a fondu en larmes lundi soir, Nikola Jokic a lâché à chaud la réaction la plus placide qui soit après un tel sacre suprême : « C’est bien, c’est bien, le boulot a été fait, on peut rentrer à la maison maintenant ».

Absent de tous les réseaux sociaux, le Serbe a en effet tout de l’antistar. « Il ne met pas en avant ses voitures, ses vêtements et son argent, liste Ian Mahinmi. Il n’en a rien à cirer de tout ça mais il met par contre son talent au service de son équipe. Sa personnalité pleine d’humilité, c’est la marque de fabrique des plus grands comme Tim Duncan et Dirk Nowitzki que j’ai pu fréquenter. » On peut donc avoir signé en juillet 2022 le plus gros contrat de l’histoire de la NBA, avec 264 millions d’euros sur cinq ans, et rester un gars simple.


Le « Djoker » et le « Joker » réunis, en juin 2020 à Belgrade, où les deux icônes serbes sont plus idolâtrées que jamais cette semaine.
Le « Djoker » et le « Joker » réunis, en juin 2020 à Belgrade, où les deux icônes serbes sont plus idolâtrées que jamais cette semaine. - STJEPANOVIC/BETAPHOTO/SIPA

« Nous sommes extrêmement fiers de lui, insiste Aleksandar Marelja. Ce mec a tellement travaillé pour en arriver là et il est la superstar la plus sympa et abordable jamais vue. Il ne se revendique jamais meilleur qu’un autre. Il a une vie normale avec sa famille et sa passion pour les chevaux. » Un jour avant le sacre des Nuggets et du « Joker », c’est le « Djoker » Novak Djokovic qui était fêté pour son 23e Grand Chelem record conquis à Roland-Garros. Un autre motif de fierté pour un pays de 7 millions d’habitants. « C’est une belle période pour être serbe, sourit Aleksandar Marelja. Nikola offre de l’espoir à tant de jeunes Serbes, afin qu’ils continuent à s’entraîner sur les playgrounds de notre pays. Il montre qu’il n’y a pas besoin d’être athlétique pour devenir le meilleur joueur du monde. »