Comment les sportifs s'entraînent à parler devant les caméras (avec Pierre Fulla)

FOOTBALL Et pourquoi ils nous disent toujours la même chose...

Matthieu Goar

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Le coureur cycliste de l'équipe Festina Richard Virenque, interrogé par les journalistes, le 15 octobre 1998 à Lille, après le scandale de dopage de l'affaire Festina.
Le coureur cycliste de l'équipe Festina Richard Virenque, interrogé par les journalistes, le 15 octobre 1998 à Lille, après le scandale de dopage de l'affaire Festina. — P.Rossignol/REUTERS

«L’important, c’est les 3 points», «Quand ça ne veut pas rentrer, ça ne veut pas rentrer», «On prend les matchs les uns après les autres»… Au fur et à mesure que les caméras ont envahi les terrains, les interview d’après-match sont  devenues des recueils de banalités lancées très sérieusement par des sportifs bien obligés de se coltiner cette corvée… Qui ne s’en est jamais moqué ?
    

«Quand j’étais consultant à Canal, il y a un joueurs qui m’a déclaré sans rire: ‘On est meilleurs à domicile qu’à la maison, explique Karl Olive, ancien porte-micro de la chaîne. Puisqu’il connaissait bien le milieu du ballon et flairant le bon filon, l’homme de télé a monté sa boîte de media training, KO production. Objectif? Former les hommes politiques et les sportifs à la pratique des caméras. «Les footballeurs ont l’impression que les médias veulent les piéger et deviennent paralysés quand les micros se tendent. C’est pour cette raison qu’ils se protègent derrière les phrases types.»
    

Un vocabulaire trop technique
    
   
Les disciplines sont différentes mais ce constat est partagé par Pierre Fulla, ancien haltérophile et journaliste, qui s’occupe des sportifs de l’Insep avant chaque grande échéance comme les JO ou les championnats du monde. «Le problème des athlètes ou des judokas, c’est qu’ils sont dans l’ombre toute l’année. Et quand ils parlent, une fois par an au mieux, ils se réfugient derrière un langage de vestiaire, très technique, auquel personne ne comprend rien.»
    
    
Pour éviter cet écueil, les grandes chaînes de télé ont trouvé la parade: le célèbre homme de terrain à la fois déconneur et rassurant. Laurent Paganelli ou encore Nelson Monfort en sont les incarnations françaises. Une façon de mettre à l’aise les footballeurs ou les athlètes, stressés mais aussi éreintés par l’effort.  Mais chez KO productions ou encore à l’Insep, on essaye de travailer en amont. Les sportifs s’entraînent aux médias dans les conditions réelles. Exercices devant les caméras, jeu à partir de scénarii construits à l’avance et questions-types («Tu viens de te faire expulser, que ressens-tu ?») puis débriefings vidéos. Des sessions de plusieurs heures qui ressemblent finalement à des séances de foot.
    

«D’abord je les fous à poil en les mettant face à leur contradictions. Je critique leur façon de parler, de s’habiller. Ensuite, il faut qu’ils apprennent à se décontracter en s’habituant à l’environnement. Et puis je leur dis d’anticiper les résultats. Il faut qu’ils aient pensé à la possibilité d’une défaite pour construire un message devant les journalistes», explique Karl Olive. Certains footballeurs viennent de leur plein gré pour s’améliorer. Parfois ce sont les présidents de club qui prennent les choses en main. Bernard Gnecchi, président de Dijon, qui évolue en Ligue 2, a par exemple décidé de former toute son équipe en faisant venir une fois par semaine Kar Olive.
    

De l’humain

    
«Pour ma part, je leur dis d’essayer de mettre de l’humain dans leur discours. Brice Guyart (champion olympique en escrime en 2004, ndlr) ne voulait pas venir à mes cours. C’est bête. En plus, il a une belle gueule et il est bac + 6. Dans l’escrime, tout le monde s’en fout de la touche et de la technique. Je lui ai dit de parler de ce qu’il ressentait au moment de la victoire, de parler de ses études», analyse pierre Fulla.
    
Reste le talent naturel qui ne s’explique pas. «J’ai eu les deux frères Guénot (Steeve et Christophe, champion olympique et médaille de bronze en lutte à Pékin, ndlr). Christophe est un charmeur-né, il est à  l’aise avec la caméra. Streve, c’est plus compliqué. C’est con, il a été médaille d’or. D’ailleurs, il faudra que je le reprenne en cours avant Londres 2012…»