Formule 1 : « On ne va pas mettre un oreiller dans la voiture »… le phénomène de marsouinage agite les paddocks

KEEP PUSHING Plusieurs pilotes, dont le septuple champion du monde Lewis Hamilton, se sont plaints du marsouinage auprès de la FIA après le dernier Grand Prix de Bakou

Adrien Max
Lewis Hamilton et son écurie Mercedes sont parmi ceux qui souffrent le plus du phénomène de « marsouinage » en Formule 1.
Lewis Hamilton et son écurie Mercedes sont parmi ceux qui souffrent le plus du phénomène de « marsouinage » en Formule 1. — NATALIA KOLESNIKOVA / AFP
  • Le Grand Prix de Formule 1 à Bakou a été marqué par des plaintes de plusieurs pilotes sur l’inconfort et les conséquences liés au phénomène de marsouinage, particulièrement présent en Azerbaïdjan du fait de la physionomie de la piste.
  • Ce phénomène est apparu avec la nouvelle réglementation aérodynamique et l’effet de sol créé par les nouveaux fonds plats des monoplaces.
  • Au-delà des conséquences sur le corps des pilotes, cette question revêt une dimension politique quant aux choix stratégiques des différentes écuries. La FIA tente de réagir.

Un Lewis Hamilton s’extirpant avec grandes difficultés du baquet de sa Mercedes, se tenant longuement le bas du dos, avant de s’épancher sur son mal au micro de Canal+ : « C’est la course la plus difficile physiquement que je n’ai jamais réalisée. Je n’ai jamais ressenti de telles douleurs dans une voiture. Normalement, c’est juste physique sur les courses normales. Mais là, ça me tapait, j’avais des pointes de douleurs en permanence ».

Il n’avait fallu attendre que la mi-course de ce Grand Prix d’Azerbaïdjan, finalement remporté par Max Verstappen, pour entendre le septuple champion du monde se plaindre à la radio, « Argh ! Mon dos me fait un mal de chien ». Normal, me direz-vous, quand on approche de la quarantaine. Sauf que ce supplice n’est pas le fait de son âge mais du « marsouinage ». Un phénomène apparu dès les premiers essais d’avant-saison de Formule 1, à Barcelone, avec la mise en place de la nouvelle réglementation aérodynamique et les fonds plats à effet de sol. « Par définition, plus la voiture est basse et plus il y aura de charge aérodynamique, ce qui entraîne cet effet de pompage à haute vitesse », explique à 20 Minutes Stéphane Chosse, ancien ingénieur de l’écurie Williams. « Cette année, les suspensions sont plus simples, ce qui rend la voiture plus rigide. Des parties mécaniques ont été déplacées vers le bas, ce qui a fait baisser le centre de gravité des monoplaces. Les pneus 18 pouces, qui sont quasiment des tailles basses, n’offrent plus le même amortissement, et le poids a encore augmenté », ajoute Alain Chantegret, délégué médical de la FIA en Formule 1.

Des inquiétudes remontées à la FIA

Ce n’était pas une surprise de retrouver ce marsouinage à Bakou, un circuit en ville bosselé, à la différence des circuits traditionnels, avec une longue ligne droite dans laquelle les monoplaces atteignent des vitesses très élevées. Lewis Hamilton n’est pas le seul à avoir subi les conséquences de ces rebonds : le pilote espagnol Ferrari, Carlos Sainz, ou le Français Pierre Gasly, d’Alpha Tauri, ont même alerté la FIA sur cette question.

« J’ai fait une séance de kiné avant et après chaque séance, juste parce que mes vertèbres en souffrent. L’équipe me dit qu’elle peut faire un compromis avec les réglages, mais je compromets ma santé pour la performance. Je ne pense pas que la FIA devrait nous mettre dans une position où l’on doit choisir entre la santé et la performance. Nous avons alerté sur ce problème et essayé de leur demander de trouver des solutions pour que nous ne finissions pas avec une canne à 30 ans », a confié Pierre Gasly.

Beaucoup pensaient voir le marsouinage disparaître aussi vite qu’il était apparu, comme nous le laissait entendre Pat Fry, directeur technique d’Alpine, lors des essais de pré-saison à Barcelone. Mais près de quatre mois et huit Grand Prix plus tard, ces rebonds continuent de contraindre la majorité des équipes. D’où l’inquiétude des pilotes à Bakou. Une inquiétude également partagée par Toto Wolff, le patron de Mercedes. « Oui, sans aucun doute. Je ne l’ai pas vu et je ne lui ai pas parlé après, mais vous pouvez voir que ce n’est plus seulement musculaire. Cela va vraiment dans la colonne vertébrale et peut avoir des conséquences », confiait-il quant à un possible forfait de Lewis Hamilton pour le prochain Grand Prix, au Canada.

De l’inconfort plus que du danger

Si Lewis Hamilton sera finalement bien au départ dimanche à Montreal, ce marsouinage n’est pas sans effet sur le corps des pilotes, comme le liste Alain Chantegret à 20 Minutes. « Toutes ces vibrations se répercutent. Ils sont assis sur leur bassin, où s’arrête la colonne vertébrale. Les vibrations peuvent accentuer des lésions au niveau du disque, ce qui entraîne un lumbago ou une sciatique. Il peut aussi y avoir des répercussions au niveau des mains et du poignet, ce qui va engendrer des pathologies que l’on peut retrouver chez les ouvriers qui font du marteau-piqueur, avec des mains engourdies et des picotements. En haut, il y a le cou et la tête, sur laquelle il y a le casque, et tout cela est fixé sur la colonne. Les pilotes peuvent avoir des lésions cervicales, un torticolis, même avec des cous de taureau. Ces vibrations vont aussi entraîner de la fatigue oculaire avec les yeux qui sautillent. Sur deux tours, ça va, sur tout un week-end, ça commence à faire beaucoup ».

Une sacrée liste de conséquences possibles, mais le médecin se veut tout de même rassurant. Car les pilotes ne sont pas des personnes ordinaires. « Un pilote est avant tout un sportif de haut niveau, jeune, en pleine forme, très bien entraîné, avec une musculature d’athlète. Ils sont capables d’encaisser des choses que monsieur Lambda n’accepterait pas. Si vous étiez à leur place, vous n’auriez pas fini la course, vous auriez une sciatique et vous seriez sous anti-inflammatoires », compare-t-il. Le sport de haut niveau a donc un certain prix, selon lui :

« Le tennisman qui va joueur à Roland-Garros aura des douleurs aux articulations de la main, du cou. Notre inquiétude ne se situe pas au niveau du confort, on ne va quand même pas leur mettre un oreiller dans les voitures. Elle serait plutôt si une lésion apparaissait chez un des pilotes, comme une sciatique paralysante. A ce moment-là, on appuierait automatiquement sur le bouton rouge ».

Ce n’est certes pas un bouton rouge, mais la FIA a tout de même pris les devants ce jeudi, en amont du Grand Prix dimanche. Elle a ainsi demandé aux écuries de faire les « ajustements nécessaires pour réduire ou éliminer ce phénomène ». Les commissaires vont eux « examiner de plus près les planchers et les pontons » des monoplaces, et une « limite du niveau acceptable d’oscillations verticales » des châssis pourrait entrer en vigueur.

« Chaque équipe a le choix », une question hautement politique

Pour Christian Horner, le boss de RedBull, cette histoire de marsouinage prend un peu trop d’épaisseur, et les plaintes du pilote Mercedes sont, pour lui, orientées : « Il y a des remèdes à cela, mais c’est au détriment des performances de la voiture. Donc ce qui est le plus facile à faire, c’est de se plaindre du point de vue de la sécurité. Mais chaque équipe a le choix. S’il s’agissait d’un véritable problème de sécurité pour l’ensemble de la grille, il faudrait l’examiner. Mais si ça n’affecte que des personnes ou des équipes isolées, alors c’est quelque chose que l’équipe doit potentiellement gérer. »

Stéphane Chosse : « Tant que les équipes rouleront très bas, elles traîneront ce problème encore longtemps. Si elles roulent plus haut, ces effets néfastes s’atténueront, mais c’est la performance qui s’en retrouvera affecté. C’est un compromis à trouver entre la performance et le confort ». Une solution simple en apparence, donc, mais inimaginable pour de nombreuses écuries, qui privilégieront toujours la performance, à l’image de Pierre Gasly.

Si le directeur technique d’Alpine, Pat Fry, s’amusait du défi imposé par le phénomène de marsouinage, il ne semble pas près d’être dompté par les écuries. « Le problème, c’est que parmi les gens qui travaillent dans les équipes, personne n’a l’expérience de ce phénomène. Personne n’y a déjà été confronté. Moi-même, je n’ai pas connu les F1 à effet de sol », rappelle Stéphane Chosse, en Formule 1 de 1996 à 2012.

Heureusement, cela ne devrait pas se reproduire à chacun des 14 Grand Prix restants. Mais après trois ans d’absence liée au Covid-19, les pilotes ne sont pas à l’abri d’une nouvelle surprise au Canada, un circuit rapide.