Le relèvement de l’âge légal en compétitions va-t-il mettre fin à l’exploitation des jeunes patineuses ?

PATINAGE En décidant de décaler de deux ans l'âge minimum pour participer aux compétitions seniors de patinage artistique, l'ISU veut mettre fin à l'exploitation dès le plus jeune âge des patineuses

Aymeric Le Gall
La jeune patineuse russe, Kamila Valieva, en pleurs après son passage raté lors du programme libre sur la glace de Pékin.
La jeune patineuse russe, Kamila Valieva, en pleurs après son passage raté lors du programme libre sur la glace de Pékin. — Manan VATSYAYANA / AFP
  • Après un vote de l’ISU, lors du congrès de Phuket, mardi, l’âge minimum en compétition senior de patinage artistique va passer de 15 à 17 ans.
  • Après l’affaire autour de la russe Kamila Valieva, lors des JO de Pékin, il était devenu urgent d’agir pour en finir avec l’exploitation des jeunes patineuses artistiques.
  • Cette réforme n’est qu’un premier pas vers une amélioration des conditions d’entraînements des jeunes athlètes, il reste encore un long chemin à parcourir.

Après des années de palabres, de luttes internes et d’intense lobbying, de la part de la Russie notamment, le patinage artistique semble enfin décidé à faire sa mue. Quatre mois après l’immense craquage en mondovision de Kamila Valieva, cette (très) jeune patineuse russe prise au centre d’un nouveau scandale de dopage, lors du programme libre des JO de Pékin qui devait la mener sur le toit du monde, la Fédération internationale de patinage (ISU) a pris une « décision historique » selon son président, Jan Dijkema. Désormais, les patineurs et patineuses devront attendre leurs 17 ans, contre 15 aujourd’hui, pour pouvoir participer aux compétitions seniors.

Approuvée par les délégués de 100 pays lors du Congrès de l’ISU à Phuket, en Thaïlande, la réforme s’appliquera en deux phases. L’âge minimum passera d’abord à 16 ans lors de la saison 2023-2024, puis à 17 ans dès 2024-2025. Le but étant de mettre fin à une exploitation sordide de ces gamines, dont les corps et les esprits sont soumis à des charges de travail et une pression telles que leurs carrières s’arrêtent à peine commencées. A Pékin, nous avions d’ailleurs dressé le triste portrait de la célèbre école de patinage russe, le Sambo 70, reflet de cette politique d’exploitation à outrance des jeunes patineuses artistiques.

Perte d’influence de la Russie dans les instances sportives

Contacté au saut du lit depuis Montréal, où il réside, l’entraîneur de Gabriella Papadakis et de Guillaume Cizeron apprend la nouvelle en direct. « C’est un grand pas en avant, se félicite Romain Haguenauer. C’était un débat qui faisait rage depuis des années dans le patinage artistique, beaucoup de pays étaient favorables mais il y avait un gros lobbying de la Russie pour maintenir cet âge le plus bas possible. » En 2018, cette réforme avait en effet été retoquée sous la pression de la Russie et du Japon, deux nations phares du patinage artistique. Mais la mise au ban de la Russie depuis le début de la guerre en Ukraine et la perte de son influence dans les instances mondiales ont eu raison de cette hérésie.

Si l’ISU affirme que cette proposition était dans les tiroirs avant le scandale autour de Valieva, celui-ci a forcément pesé au moment du vote. Le directeur général de l’instance, Fredi Schmid, a même qualifié le vote de « moment de vérité » avant l’ouverture du Congrès, ajoutant que « la crédibilité de l’ISU sera testée, les médias et le public nous surveilleront de très près ». « Le patinage artistique est une institution assez conservatrice donc, hors période de scandale, c’est difficile de faire avancer les choses. Après l’affaire Valieva, sans parler du cas de la jeune australienne [Ekaterina Alexandrovskaya] qui s’est suicidé à l’âge de 20 ans il y a deux ans, il était devenu urgent d’agir ».

Un système de notation aux effets pervers

Paradoxalement, c’est l’ISU qui, en modifiant le système de notation et en accordant une plus grande valeur aux sauts risqués au détriment de la technique de patinage, a poussé certains pays comme la Russie​ à mettre l’accent sur les quadruples sauts. Or, pour effectuer de telles pirouettes, il faut des corps légers, pas encore totalement formés, que seules des préadolescentes peuvent exécuter à force de répétition à la chaîne, au risque de graves blessures qui écourtent leurs carrières.

« Il est de votre obligation morale et de votre devoir de fournir aux jeunes athlètes l’opportunité et le temps de développer les compétences dont elles ont besoin pour réussir au niveau senior, a ainsi expliqué le Dr Jane Moran, qui dirige la commission médicale de l’ISU, lors du congrès de Puket. Elles ont le droit de se développer en tant que personnes pendant leur adolescence et n’ont pas besoin que nous les forcions à concourir ».


« Il y a encore beaucoup de chemin à faire »

« On sait que la méthode à la dure est plus efficace. On ne perd pas de temps à dire "cette semaine tu es fatiguée, tu vas aller profiter de ta famille et te reposer", c’est pas le genre de certaines maisons, avance Romain Haguenauer. Nous, on a une approche totalement différente, très holistique. On est attentif à ça et je veux que mes athlètes durent dans le temps, il n’est pas question d’en remplacer une par une autre tous les ans, comme c’est très souvent le cas en Russie. En décalant l’âge du début en senior de deux ans, cela va forcément améliorer la donne. »

Cette réforme est une première étape vers une meilleure prise en compte du bien-être des athlètes, mais elle ne résoudra pas tous les problèmes. Pour le coach du duo Papadakis-Cizeron, il n’est pas question de parler de « solution miracle ». « Au-delà de ce débat, il reste encore beaucoup de choses à faire, notamment pour tout ce qui tourne autour des abus en tous genres à l’entraînement, les violences verbales, physiques, la pression mise sur les gamines, les charges de travail insensées, sans parler du dopage, liste-t-il. C’est en train de changer peu à peu, notamment aux Etats-Unis, mais il y a encore beaucoup de chemin à faire. »