JO 2022 : A quoi ressemble le camp d’entraînement de la patineuse russe Kamila Valieva ?

PATINAGE Autrice du premier quadruple saut de l’histoire des Jeux olympiques, lundi, puis contrôlée positive à la trimetazidine, Kamia Valieva s’entraîne sous les ordres de la sévère Eteri Tutberidze, dont les méthodes d’entraînement au camp Sambo 70 sont pour le moins controversées

Aymeric Le Gall
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La patineuse Russe Kamila Valieva avec son entraîneur.
La patineuse Russe Kamila Valieva avec son entraîneur. — Anne-Christine POUJOULAT / AFP
  • La patineuse russe de 15 ans Kamia Valieva a réussi l’exploit de placer le premier quadruple saut de l’histoire des Jeux olympiques d’hiver, avant de se voir embarquée dans une affaire de dopage.
  • Valieva et ses deux acolytes, Trusova et Shcherbakova, grandes favorites à Pékin, sont sous les ordres de la coach très controversée Eteri Tutberidze.
  • Dans son école, le Sambo 70, cette ex-patineuse russe use de méthodes hallucinantes pour bâtir ses championnes. Avant de les jeter une fois bien essorées.

De notre envoyé spécial à Zhangjiakou,

Lundi dernier, sur la glace de Pékin, la jeune russe Kamila Valieva estomaquait le monde en réussissant le tout premier quadruple saut de l’histoire du  patinage artistique aux  Jeux olympiques. Quatre jours plus tard, après la confirmation par l’ITA de son contrôle positif à la trimetazidine, elle le (re)plongeait dans l’expectative. Huit ans après le scandale du dopage institutionnalisé des Jeux de Sotchi, la Russie est-elle sur le point de nous refaire le coup, sous sa bannière (soi-disant) neutre, et de raviver la suspicion et la triche ? Contacté par nos soins jeudi soir, avant que le contrôle positif de Valieva ne soit confirmé,  Romain Haguenauer, le coach de Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron, n’a pas vraiment sauté au plafond.

« Quand le nom de Valieva est sorti, je ne dirais pas que les gens n’étaient pas surpris, mais disons que ce sont des choses qui traînent dans le milieu depuis des années. A titre personnel, je ne suis au courant de rien en interne, mais c’est vrai que les Russes nous ont souvent habitués à ça. Ça vient souvent de chez eux quand même, se désolait-il. Si c’est avéré, ça voudrait dire que rien n’a changé depuis, ça serait dramatique pour le sport en général et le patinage en particulier. Ça traduit un sentiment d’impunité de la part de certains, c’est moche… »

A la base, la trimetazidine est un médicament visant à lutter contre l’angor, ou angine de poitrine. Selon le médecin Gérard Dine, contacté par L’Equipe, cette substance interdite par l’Agence antidopage en 2014 et à l’origine de la suspension de plusieurs athlètes (dont le lutteur français Zelimkhan Khadjiev en 2020) n’aurait « aucun effet dopant ». Qu’importe, finalement, car cette histoire de dopage n’est pas la seule qui nous intéresse au sujet de la Russie et sa patineuse.

"Tout d’un coup, chaque année, quatre nouvelles gamines balancent des quads"

Quand nous l’avons interrogé au sujet de Valieva, Romain Haguenauer a soulevé un point qui mérite qu’on s’y arrête deux minutes. « De voir ces gamines entre 12 et 15 ans faire des quadruples sauts les doigts dans le nez, c’est vrai qu’il y a toujours des interrogations de la part des spécialistes [des sauts]. Je n’en suis pas un, mais je connais plein de gens qui le sont et tous ont toujours été extrêmement surpris que cela arrive tout d’un coup. Avant Sotchi, la Russie ne brillait pas dans le patinage féminin, c’est là où elle était en retard sur les autres nations. Et de loin ! Et là, tout d’un coup, chaque année ils nous sortent quatre nouvelles gamines qui balancent des quads. Ce n’est pas une évolution progressive, il y a un phénomène. C’est normal que les gens s’interrogent. D’autant que toutes ces filles viennent du même endroit… ».

Cet endroit, c’est le Sambo 70, une école de patinage artistique implanté dans la banlieue de Moscou et dirigée d’une main de fer par l’ancienne patineuse russe Eteri Tutberidze, dont les méthodes d’entraînement sont pour le moins controversées. S’il n’a pas souhaité s’étendre plus que ça sur le sujet, n’ayant jamais assisté lui-même à une séance au Sambo 70, l’entraîneur du couple français connaît la réputation de sa consœur.



« On l’a dit très dure avec ses élèves. Elle travaille auprès de gamines, moi je travaille plus avec des patineurs et patineuses plus âgées. Mais c’est sûr que ce ne serait pas possible d’entraîner nos athlètes de cette manière en Europe de l’Ouest, aux Etats-Unis ou au Canada. C’est très militaire, très abusif, même, en un sens. Si j’utilisais ses méthodes dans mon académie à Montréal, je ne serais plus sur la glace et je n’aurais plus le droit d’approcher des enfants. » Le décor est planté.

Travail intensif et interdiction de se plaindre

Contacté de notre part par Romain Haguenauer, avec qui il travaille à Montréal, le coach et ancien patineur Brian Orser, qui a pris sous son aile une ancienne disciple de la dame de fer, a préféré « rester en dehors de tout ce qui concerne Eteri et cette histoire de dopage ». Chez nos confrères suisses du site Watson, l’ancienne patineuse Brigitte Balmain parle elle aussi de méthodes quasi militaires : « Il y a un moment que les Russes sont focalisés sur les quads. Ces petites demoiselles enchaînent les rotations, et encore des rotations, et encore des rotations… Elles y passent leurs journées. On les envoie dans les airs et on leur dit : "Vas-y, tourne". » Et pas question de moufter.

Dans une interview accordée au site FS Gossips (oui, oui), Polina Shuboderova, une ancienne patineuse de Tutberidze raconte : « Jour après jour, du matin au soir, on fait la même chose. Il n’y a pas de "je suis fatiguée, je n’en peux plus". Si vous êtes fatiguée ou blessée, vous restez sur la glace et vous travaillez. Même si vous avez deux doigts de pieds cassés, vous y retournez et vous refaites la même chose cent fois. Deux cents s’il le faut ». L’exemple n’est pas pris au hasard. En débarquant dans le groupe, Shuboderova s’était blessé à l’orteil. « C’était très douloureux pour moi, je ne pouvais même pas porter de baskets, mes orteils étaient bleus. Mais j’ai quand même continué à sauter… Dans le groupe d’Eteri Tutberidze, ils parlent de blessures uniquement quand c’est quelque chose de grave. En Amérique, il m’aurait emmené à l’hôpital et j’aurais été arrêtée un mois ».

La coach russe Eteri Gueorguievna Tutberidze
La coach russe Eteri Gueorguievna Tutberidze - Dimitar DILKOFF / AFP

Or, les blessures sont le lot quotidien des élèves de Tutberidze. Pour la bonne et simple raison qu’elle leur impose des charges de travail à la limite du supportable – jusqu’à 12 heures par jour, de son propre aveu – et que les quadruples sauts, qui sont devenus sa marque de fabrique, sont très lourds à supporter pour le corps de ces jeunes filles. Car on parle bien de gamines.

« Il y a un phénomène de rajeunissement proprement incroyable, les élèves d’Eteri ne dépassent jamais 18 ans, nous confirme Nelson Monfort, le docteur ès patinage artistique en France. Et elles arrêtent souvent leur carrière très, très jeunes, parfois à 17 ans ! A l’école Eteri, c’est : aussitôt arrivée, aussitôt disparue. Ça c’est nouveau et c’est très préoccupant. C’est d’une cruauté sans nom car, au-delà de la gloire, éphémère, forcément, il y a une forme d’abandon de ces jeunes filles. Ce sont des kleenex qui servent un an ou deux et qu’on jette à la poubelle. »

Anorexie, blessures et retraites (très) anticipées

Si ces patineuses sont recrutées au biberon et dégagées à l’adolescence, cela n’a rien d’anodin. En effet, le poids est un élément central dans la réalisation de ces « quads ». Il vaut donc mieux travailler avec une athlète prépubère, dont le corps n’est pas encore arrivé à maturité. Sans parler du régime alimentaire qu’on leur impose. « Je les trouve bien maigrelettes, ces petites Russes », constate Brigitte Balmain à Watson. Le cas de Lipnitskaya en est le parfait exemple. Championne Olympique en 2014, celle-ci quitte Tutberidze et le Sambo 70 en novembre 2015 avant de mettre un terme à sa carrière en 2017, à l’âge de… 19 ans. En cause, des blessures à répétition et de graves problèmes d’anorexie. Des exemples comme cela, on en ramasse à la pelle malheureusement. En 2014, l’entraîneuse russe s’extasiait d’ailleurs du fait que ses athlètes pouvaient se nourrir exclusivement de « nutriments en poudre ».

En 2018, à Pyeongchang, Zagitova et Medvedeva avaient pour consigne de ne pas boire pendant les entraînements mais simplement de se rincer la bouche avant de recracher. C’est vrai ça, des fois qu’une goutte d’eau lui retombe sur les hanches… De son côté, Daniil Gleikhengauz, un autre zinzin de Sambo 70, se félicitait de voir Anna Scherbakova ne manger que deux crevettes au dîner, quand « toutes les autres filles » étaient « obsédées par la nourriture ». La nourriture ou la survie ? Pas étonnant dès lors que celles-ci aient besoin d’un petit remontant sur la glace pour ne pas s’effondrer.

« On a toujours entendu parler dans le milieu, note Romain Haguenauer, de ces patineuses russes qui prendraient des vitamines, parfois même de la bouche de leurs entraîneurs directement. » Pendant ce temps, l’éleveuse de championnes en batterie est régulièrement citée en exemple pour ses performances et ses résultats. En 2020, la fédération internationale l’a élue meilleure coach de l’année. En 2018, Valdimir Poutine, grand fan de patinage et très influent dans le milieu en Russie, lui a remis l’Ordre de l’honneur « pour l’entraînement réussi des athlètes ayant obtenu de bons résultats aux Jeux olympiques de PyeongChang ».