France - Espagne : Griezmann l'aime, son pays un peu moins, mais Luis Enrique redore le blason de la Roja

FOOTBALL Souvent critiqué, Luis Enrique ramène doucement mais sûrement l'Espagne au rang qui est le sien

William Pereira
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Tutut les rageux madridistes
Tutut les rageux madridistes — Insidefoto/Sipa USA/SIPA

De notre envoyé spécial à Milan,

Luis Enrique est le genre d’homme à s’en foutre du nombre d’ennemis qu’il a sur le dos, mais si jamais il cherche un allié de renom, qu’il sache qu’ Antoine Griezmann l’« adore » et regarde souvent les matchs de sa Roja, comme le Français l’a avoué en conférence de presse, vendredi, au stade du Torino. « L’Espagne a une très belle équipe, qui presse assez haut. Ils arrivent à proposer un beau jeu et ils ont de beaux résultats. » On aurait bien aimé relancer le joueur de l’Atlético de Madrid sur la question, mais c’est le grand jeu des confs : parfois vous levez la main comme Hermione Granger, en vain. Du coup, on restera sur cette idée que Luis Enrique plaît à notre Grizou national, une petite anomalie dans l’océan de tensions où navigue depuis des mois le sélectionneur espagnol, qui n’y prête guère plus attention que ça.

Avec, tout de même, une certaine propension à l’acidité, dont l’ancien du Barça et du Real a encore offert un bel échantillon à un confrère ibère quand celui-ci l’a interrogé sur sa liste contestée pour le Final Four de la Ligue des Nations avant la demi-finale contre l’Italie, notamment en raison de l’absence d’un pur 9 et la surprenante présence du rookie Gavi. « Je n’en sais absolument rien, parce que je ne lis rien, je n’écoute rien, je ne regarde rien sur la sélection. Pour moi, cette liste est une liste comme toutes les autres, avec 23 joueurs qui ont toute ma confiance. Le temps dira si je me suis trompé ou non. Pourquoi je ne lis rien ? Parce que j’ai beaucoup plus d’informations au sujet de la sélection que n’importe quel journaliste. Je connais les joueurs personnellement, je sais ce que je leur demande. Il n’y a rien, dans tout ce que je peux lire, qui puisse m’intéresser. »

Rancune tenace

Il y a évidemment une part de mensonge. Luis Enrique avait d’ailleurs déjà fait le coup pendant l’Euro. La question portait alors sur une interview livrée par Alvaro Morata, que le sélectionneur disait n’avoir pas lue avant de se montrer curieusement précis sur le sujet pour quelqu’un qui n’avait pas révisé ses fiches. Il y a, entre les deux camps, une haine à peine dissimulée, qui date du temps où un journaliste avait divulgué avant l’heure le transfert d’Enrique, époque joueur, du Real Madrid​ au Barça.

Dire du sélectionneur espagnol qu’il a la rancune tenace serait un doux euphémisme quand on sait qu’il s’agit d’un événement datant de 1996 surpassé de loin quatre ans plus tard par la trahison de Figo dans le sens inverse. Il y a bien eu une accalmie de circonstance, comme pour remercier la presse espagnole de sa pudeur quand Luis Enrique assistait, impuissant, au combat perdu de sa fille Xana contre un ostéosarcome à l’été 2019.

Retour du « toque » et nouveau Xavi

Mais la trêve n’a pas survécu à la liste, dépourvue de joueurs du Real Madrid, du sélectionneur pour l’Euro 2021. Une décision qui passe mal les premiers mois dans un pays bipolaire qui finira tout de même par se rendre à l’évidence :

« Il faut arrêter avec le thème des Madridistas en sélection. Benzema n’est pas espagnol, ironisait récemment le journaliste Miguel Martin Talavera au micro de la Cadena Ser. Nacho n’a pas été au niveau en début de saison. Le débat qu’il faut poser est celui de l’absence de joueurs espagnols au Real Madrid. »

Même si le supposé favoritisme pro catalan, incarné par la convocation du prépubère Gavi, 17 ans et sept matchs au Barça, a fait râler du côté du Bernabeu. Sa masterclass contre l’Italie pour sa première avec la Roja donne pour le moment raison à Enrique, élogieux après la victoire à San Siro. « Il joue comme s’il était dans son salon, c’est totalement anormal d’avoir un joueur avec sa personnalité et ce jeu à 17 ans. C’est quelqu’un qui joue entre les lignes, qui ne perd jamais le ballon. Il a beaucoup de qualités techniques, de qualités physiques aussi. Il est le futur de notre équipe nationale, mais aussi son présent, on l’a vu. Je suis content pour lui car il jouait contre son idole, Marco Verratti. »

Les temps sont plutôt heureux pour le sélectionneur espagnol, récompensé par des choix politiquement pas évidents. Avec des joueurs de tous horizons (Real Sociedad, Athletic Bilbao, Villarreal mais aussi Sporting ou Braga, au Portugal), Luis Enrique a reconstruit une équipe en perte d’identité, non sans rappeler celle des grandes conquêtes de 2008-2012 par sa capacité à prendre le ballon en otage. 75 % de possession contre l’Italie, championne d’Europe, on frise l’indécence, même si le spectre du tripotage de baballe stérile, en témoignent les quatre tirs cadrés lors du même match, continue de planer sur la Roja. Comme face à la Belgique et plus encore, l’enjeu sera donc pour Didier Deschamps de sevrer son adversaire de ballons. « Peu importe, prévient quant à lui Antoine Griezmann, on sait jouer avec le ballon, on sait défendre bas, on sait tout faire. » Comme quoi, il n’y a pas que Luis Enrique qui sait se montrer emmerdant.