Coupe du monde : Vieilles gloires, sondages et clientélisme... La FIFA mène sa barque pour imposer son Mondial biennal

FOOTBALL La bataille fait rage entre les pros et anti-Mondial biennal. Et chaque camp a des arguments à faire valoir

William Pereira
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Arsène Wenger, messager envoyé sur Terre par la FIFA pour vanter les bienfaits d'un Mondial biennal
Arsène Wenger, messager envoyé sur Terre par la FIFA pour vanter les bienfaits d'un Mondial biennal — Kieran McManus/BPI/REX/SIPA
  • La FIFA souhaiterait changer la périodicité des Coupes du monde en passant à un rythme biennal.
  • Portée par Arsène Wenger, la réforme ne plaît ni à l’Europe, ni aux supporters.
  • Pourtant, l’instance qui régit le football mondial semble bien partie pour imposer son idée.

De notre envoyé spécial à Turin,

Fallait-il voir, dans le sourire gêné de Didier Deschamps au moment de répondre à la question à un million de dollars sur la Coupe du monde biennale voulue par la FIFA, la certitude d’un désaccord durable avec son patron ? Car c’est un fait, le sélectionneur de l’équipe de France ne voit pas les choses du même œil que Noël Le Graët, prêt à plonger dans le nouveau bain tant qu’il y trouve un quelconque bénéfice. « Il faut que je sache si ce projet enrichit ou appauvrit la Fédération française, dont je suis le président », résume-t-il dans des propos recueillis par L’Equipe.

 Le jour de l’annonce de sa liste pour le final four de la Ligue des Nations, DD a de son côté posé le tablier de sélectionneur pour s’exprimer en tant qu’ancien joueur : « le fait de pouvoir passer à une Coupe du monde tous les deux ans me donne le sentiment de la banaliser, c’est le mot le plus juste je pense. Je ne veux pas faire l’ancien combattant, mais on est habitués, la Coupe du monde c’est tous les quatre ans. Jusqu’à maintenant c’était très bien comme ça. »

Les arguments (et la mauvaise foi) de la FIFA

Puisqu’il est question d’anciens combattants, notons que d’autres ont préféré prendre le sillage du commandant Arsène Wenger, directeur du développement du football à la FIFA et premier VRP du mouvement en faveur d’un Mondial biennal. Des anciens comme Trezeguet, Djorkaeff, Roberto Carlos, Ronaldo, Schmeichel ou Nuno Gomes, « légendes » rémunérées en tant qu’ambassadeurs, étaient ainsi réunis, début septembre, autour de l’ex-coach d’Arsenal pour dire tout le bien qu’ils pensaient du nouveau calendrier. Parmi les arguments avancés, on note :

  • Un calendrier international obsolète, haché par de trop nombreuses trêves. « En septembre, il y a une première trêve. En octobre, une deuxième. En novembre, une troisième. Ensuite, il y a soit une trêve hivernale ou les championnats continuent. Puis il y a une nouvelle trêve en mars. Et au mois de juin, il y en a une cinquième", résumait Wenger. Un système archaïque auquel le Français propose deux alternatives. La première, avec une grande trêve automnale où se joueraient les éliminatoires que l'on connaît. La seconde, avec deux trêves, une en octobre et l’autre en mars, avant de basculer sur les compétitions en été. Et la Ligue des nations, dans tout ça ?
  • Plus de chances pour les joueurs de disputer un Mondial dans leur carrière. Que ce soit sur blessure ou parce qu’ils appartiennent à un pays qui a moins de chances de se qualifier, des grands joueurs passent à côté du plus grand rendez-vous de foot. C’est l’argument Peter Schmeichel : « Je viens d’un petit pays avec peu d’habitants. On n’a aucune garantie de qualification, dans un environnement sportif difficile en Europe. Je me suis qualifié pour une Coupe du monde seulement. »
  • La caution populaire à travers la pseudo-volonté de supporters qui réclameraient « plus de matchs à enjeu et de qualité ». L’instance a dévoilé mi-septembre une étude en ligne auprès de 15.000 personnes « ayant un intérêt au football », montrant une légère majorité (55 %) favorable à un Mondial plus fréquent que son actuel rythme quadriennal.

« Qui est ce supporter que la FIFA dit vouloir contenter ? »

L’avis de l’échantillon restreint et à l’intitulé flou ne va pas tout à fait dans le sens de celui des supporters que nous avions contacté juste après la fameuse conférence de Doha. Hervé Mougin, président des irrésistibles Français.

« Je peux comprendre que le supporter soit la 5e roue du carrosse, parce que le téléspectateur a pris plus de poids, je le regrette mais je le comprends. Mais qu’on essaye d’utiliser notre voix en disant que tout ceci est une demande des supporters, ça non. De certains téléspectateurs, peut-être, des supporters, non. On est une masse informe entre ceux qui sont devant leur télé, ceux dans les stades, pas de soucis là-dessus. Mais qui était censé nous représenter auprès de la FIFA ? Qui est ce supporter que la FIFA dit vouloir contenter ? »

De ce point de vue, la ressemblance avec la Super Ligue est troublante, comme le souligne Ronan Evain, directeur général de l’association Football Supporters Europe. « La Super Ligue c’était privilégier des supporters fantasmés à l’autre bout du monde au détriment de supporter aux stades. Là, on est un peu dans la même configuration. Le supporter dont parle la FIFA n’existe pas et est fantasmé, sans opinion à part celle d’un consommateur qui voudrait toujours plus de football. La FIFA sait qu’on y est opposé, on le lui a dit, et elle a choisi de mentir en disant que c’était fait pour les supporters. » Ces mêmes supporters à qui on va donc demander de se déplacer chaque été, sans se demander s'ils en auront les moyens, ou la disponibilité.

L’Europe et la Conmebol contre le reste du monde

Si ce n’est pas pour les fans, alors à qui profite le crime ? Certainement pas à l’UEFA et la Conmebol, qui ont menacé de boycotter la première Coupe du monde « illégitime » en 2028. Alliées de circonstances, les deux confédérations se sont mises d’accord pour faire renaître la Coupe intercontinentale – opposant lauréats de l’Euro et de la Copa América – afin d’occuper le calendrier et d’exprimer leur mécontentement.

« Les autres puissances du football, qui sont l’UEFA et l’ECA (le syndicat des grands clubs), ont mal pris que la FIFA annonce ça sans qu’ils aient été consultés, alors que les grandes stars aujourd’hui jouent en Europe et donc ont pour employeurs des clubs européens, explique Dominique Courdier, directeur de l’information chez News Tank Football, une agence d’informations à destination des dirigeants. La FIFA a annoncé ça de but en blanc en essayant de prendre l’UEFA et l’ECA de vitesse. En résulte une querelle au sommet. »

De fait, n’avoir cure de ce que pense l’Europe du football est une vieille habitude qui remonte à l’époque Havelange-Blatter, lesquels avaient compris avant tout le monde que ce n’était pas avec le soutien du Vieux Continent que l’on régnait sur le monde du football, sinon l’allégeance de l’Afrique et de l’Asie. Pour le comprendre, il faut se pencher sur le mode de fonctionnement des Congrès de la FIFA, où est prise chaque décision majeure : un pays = une voix. Autrement dit, le vote de Noël Le Graët pèse autant que celui du président de la fédé du Népal. L’UEFA + la Conmebol valent 65 votes, l’Afrique et l’Asie 110. Même si les 36 autres nations membres – et ça ne sera pas le cas – votaient contre un Mondial biennal, ça ne suffirait pas à renverser la vapeur.

Et qu’ont à gagner les nations africaines et asiatiques dans cette affaire ? Comme toujours, un peu plus de place dans une Coupe du monde archi-dominée par les nations européennes et sud-américaines ainsi que des fonds pour se développer (officiellement). Dominique Courdier :

« La FIFA est dans son rôle quand elle dit qu’elle veut développer le football au niveau mondial. Cette mission est dans ses statuts. Il ne faut pas tout voir en noir et blanc. Si on se met à la place d'Infantino, il est normal de ne plus vouloir cette hégémonie européenne et sud-américaine sur la Coupe du monde. Pour qu’une équipe africaine ou asiatique arrive en demi-finale, en finale, il faut qu’elles participent plus, et faire en sorte de développer le football partout, pas seulement à Manchester, Turin ou Munich. »

L’ECA a un joker dans sa manche

Si la partie a in fine de grandes chances d’être remportée par la FIFA, l’Europe a, par la voix de l’ECA, encore une petite chance d’enrayer les plans de Zurich. Celle-ci a exigé, fin septembre « des négociations détaillées » avec l’organisme mondial « et une approbation conjointe du calendrier international », revendiquant donc un droit de veto.

L’association, présidée par le patron du PSG Nasser Al-Khelaïfi, fait pour l’heure référence à l’accord qui régit ses relations avec l’instance mondiale et doit être renégocié pour l’après-2024. Outre cette convention, les 247 clubs représentés par l’ECA disposent chacun d’un moyen de pression : ils sont les employeurs de la plupart des internationaux engagés dans les grandes phases finales, et peuvent contester en justice l’obligation de les mettre à disposition. En face, la FIFA se doit quant à elle d’aller vite, afin de lancer l’appel d’offres pour le premier Mondial de la nouvelle ère, en 2028. Si tant est qu’il voie le jour.