Cyclisme : « On n’a pas trop respecté le plan, mais ça a marché »...Comment Julian Alaphilippe est redevenu champion du monde

MONDIAUX Le Français, déjà titré l’an passé, a réussi l’exploit de conserver la tunique arc-en-ciel malgré un parcours nettement moins favorable

Julien Laloye
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Julian Alaphilippe a réussi une démonstration en Belgique pour conserver sa tunique de champion du monde.
Julian Alaphilippe a réussi une démonstration en Belgique pour conserver sa tunique de champion du monde. — KENZO TRIBOUILLARD / AFP
  • Julian Alaphilippe a conservé son titre de champion du monde en Belgique, sur un parcours qui n’était pas taillé pour lui.
  • Un an après Imola, le Français a porté plusieurs attaques qui ont fini par désarçonner les grands favoris belges et italiens.
  • La stratégie collective du sélectionneur des Bleus, Thomas Voeckler, très ambitieuse, est également récompensée.

On allait vous vendre l’histoire emballée comme votre plus beau cadeau de noël. Le génie de Thomas Voeckler et la masterclass collective des Bleus, petits pions parfait de la stratégie de guérilleros tupamaros réclamée par le sélectionneur tricolore en Belgique. D’abord l’attaque de Turgis pour se montrer au balcon dès les premiers kilomètres, ensuite les mines successives de Cosnefroy pour faire la sélection, puis le flair de Madouas pour prendre la bonne échappée, et enfin la bonne jambe de Julian Alaphilippe pour récompenser le plan audacieux de cette agence tous risques maison.

Il y avait même cette petite saynète à 40 bornes de l’arrivée entre Voeckler et Alaph’ filmée depuis la moto, où l’on imaginait tout à la fois les plans de bataille de Marengo, Arcole, et Austerlitz, se décider sur un faux plat descendant, ultime répit d’une journée de déglingos. Six heures de bicyclette à se recoudre les boyaux en roulant, une centaine d’abandons, du vélo comme on n’en fait plus.

Jalabert n’y croyait pas, nous non plus

Mais en fait non. C’est Julian qui fiche en l’air le conte de Disney au micro de France TV, quand son sélectionneur vient l’enlacer. « On n’a pas trop respecté le plan, mais ça a marché quand même ». Voeckler se marre un peu plus tard : « Il voulait savoir quoi faire. Je lui ai dit, " Si on arrive au sprint, Florian [Sénéchal] se démerde, toi tu fais à l’instinct, tu suis les attaques et tu contres après ". Bon il a attaqué plusieurs fois tout seul, c’est son instinct qui a parlé, mais il m’a fait peur encore ce con. » Il a aussi fait peur à Laurent Jalabert, qui s’est presque pris le chou en direct avec Marion Rousse quand « Loulou » a dégainé une première fois, à presque soixante bornes de Louvain. « C’est trop loin, pourquoi y aller maintenant, ça sert à rien ». Réponse entre les lignes de la compagne du Français : « Il sait ce qu’il fait. »

D’accord Marion, tu le connais mieux que nous, mais quand même. A le voir s’agiter comme un poisson pris au piège à la moindre côtelette du parcours, on n’en menait pas large non plus : c’est qu’on en a vu, de ces courses où Julian attaquait comme un dératé au milieu de l’Atlantique, avant de mettre le clignotant sans prévenir. Le dernier Tour des Flandres, tiens, pendant que les Belges et les Italiens se font manucurés dans le peloton. Honte à nous d’avoir douté avant le moment de grâce.

Une séquence d’anthologie

Trois coups de chevrotine successifs en trois kilomètres, le dernier pour tuer, dans la côte de Saint-Antoine, même pas la plus prononcée de la journée. Dix secondes d’avance à 15 kilomètres du but. Un écart qui plafonne un long moment suspendu, quand tout peut encore basculer. Puis Powless et Valgren qui lâchent l’affaire au camembert sport. Julian Alaphilippe est champion du monde pour la deuxième année de rang, une première depuis le triplé de Sagan.

Le héros du jour, sur France TV :

« L’an passé c’était un rêve qui se réalisait pour moi. Ça a été très difficile de le gagner une fois, à la fin c’était une grande émotion. Je suis revenu détendu, vraiment relax, avec beaucoup de motivation et une forme de relâchement. J’avais juste envie de bien faire et d’aller chercher le meilleur résultat possible. Je savais que les jambes étaient bonnes, dans le final j’ai fait un peu la sélection, on était bien devant avec Florian [Sénéchal] et Valentin [Madouas]. Ensuite j’ai dit à Florian " Économise-toi, je vais voir ce qui se passe en essayant de créer du mouvement " mais je ne pensais pas finir tout seul. Je ne pensais pas que j’étais capable de tenir jusqu’au bout. Je me suis fait violence je pensais à mon petit dans le final, à l’arrache, j’ai tout lâché. »

Rien à voir avec le tableau noir d’Imola l’an passé, ce démarrage porté là où tout le monde savait. Dimanche, sur les routes flandriennes, Alaph' a dézingué tous les schémas établis en terre ennemie, devant un peuple qui n’attendait que le sacre de Van Aert. Mais le seum belge est une spécialité qu’on commence à connaître. Cette Marseillaise expédiée en deux coups de cymbale comme pour abréger les souffrances du public sur le podium, ne respirait déjà pas le fair-play. Les sifflets et les insultes pendant l’effort quand la foule a compris que c’était cuit, non plus. Mais que dire de ce jet de bières qui a failli l’atteindre alors qu’il célébrait son triomphe à quelques mètres de l’arrivée ?

Le seum des Belges, as usual

« Beaucoup de supporters belges me demandaient de ralentir dans le dernier tour, pas avec des mots très sympas, donc je tiens à les remercier parce que ça m’a motivé pour finir plus fort. » N’en prenons pas plus ombrage que cela. Nos amis belges devraient vite se concentrer sur leur chasse aux sorcières, dont on devinait les prémices dès l’arrivée : Pourquoi avoir sacrifié Evenepoel, dont le caractère individualiste avait été questionné par le grand Eddy Merckx dans la semaine, alors que Van Aert n’avait pas les jambes, comme il l’a avoué penaudement à son équipier Jesper Stuyven après une énième charge d’Alaphilippe ?

« Ma conclusion après cette course ? Que je ne suis qu’humain, c’est sûr, a réagi le leader désigné de la Belgique à l’arrivée. Bien sûr, je n’étais pas mauvais, mais je n’avais tout simplement pas les super jambes dont vous avez besoin pour devenir champion du monde. Quand Alaphilippe est parti sur le Smeysberg, je le sentais déjà, je n’arrivais pas à suivre. Il était tout simplement le plus fort aujourd’hui. Il a continué jusqu’à ce que personne ne puisse suivre. En tant que Belges, nous avons pris la responsabilité de la course et tout le monde a fait un boulot fantastique, ce qui rend le résultat très décevant. »

« Julian [Alaphilippe] a adopté la bonne stratégie car il fallait piéger Wout en attaquant à plusieurs reprises, applaudissait de son côté Evenepoel. Car Wout est le plus rapide du monde sur un parcours comme celui-ci. L’équipe de France a fait ce qu’il fallait pour l’user. Et Julian est un coureur de grande classe qui est toujours prêt à faire la guerre. » Et à la gagner une fois de plus.