JO 2021 – Basket : « Je me dis que c’est foutu… », les Bleus racontent ce dernier contre de légende de Nicolas Batum

JEUX OLYMPIQUES L’équipe de France s’est imposée en demi-finale du tournoi olympique face à la Slovénie au bout d’une dernière action d’anthologie (90-89)

Julien Laloye
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Nico Batum en train de devenir le héros de tout un pays.
Nico Batum en train de devenir le héros de tout un pays. — Charlie Neibergall/AP/SIPA

De notre envoyé spécial à Tokyo,

Depuis le temps qu’on se paie les confrères plus supporters que journalistes en tribune de presse, il faut savoir se confesser. Dans la Saitama Arena de Tokyo, bouillante comme jamais pendant des Jeux, on a crié comme un veau qui naît au monde sur le contre magique de Nicolas Batum, plus Batman que Bruce Wayne himself. Une action qui envoie la France en finale après une fin de match aussi stressante que sublime contre d’admirables Slovènes. On vous raconte les 45 dernières secondes qui ont paru une éternité, avant la délivrance.

Acte 1 : La cinquième faute de Fournier, 44 secondes à jouer. 89-85 pour les Bleus

Les Bleus, qui ont compté jusqu’à dix points d’avance dans le troisième quart grâce à une belle adresse de loin, ont refait un petit trou à l’entame de la dernière minute. C’est Evan Fournier qui décide de monter la balle, avec Prepelic qui lui colle aux basques, à la limite de la faute. Mais c’est l’arrière tricolore qui fait le petit geste du coude de trop, celui qui vient avec l’agacement de ne pas se dépêtrer du marquage. Faute offensive et sortie définitive pour Fournier, qui venait de commettre sa 4e faute sur l’action précédente. Le joueur de Boston s’en veut à mort

« Quand je fais ma faute débile, j’ai un flash back de ma première finale importante dans ma vie avec les benjamins du Val de Marne, contre l’équipe du Rhône. Je sors sur cinq fautes, et sur le banc les trois dernières minutes j’étais en pleurs tellement j’avais la pression. Et on finit par gagner sur un miracle, j’ai vraiment repensé à ça en fait ».

Acte 2 : Une attaque cafouillée, 14 secondes à jouer, 89-88 pour les Bleus

Sur le banc des Bleus, Vincent Collet est encore sur cette histoire de coup de coude quand Prepelic envoie une bombinette à trois points depuis la baie de Tokyo. « Cette faute offensive – j’ai quand même l’impression que c’était un flop – change le match. Car sinon on a la balle et c’est presque une technique, voire au moins la faute pour lui. Là ça inverse. On prend un trois points, tout va très vite à ce moment-là ».

Les Bleus ont la balle avec 33 secondes à jouer. De Colo provoque une faute à la mène, mais les Slovènes ne sont pas dans la pénalité. Tout le monde se regarde après la remise en jeu, et le Français se décide pour un tir en tête de raquette qu’on qualifiera de vaseux à ce moment du match, mais personne ne s’étant battu pour lui proposer un coup de main, le meilleur marqueur des Bleus prend ses responsabilités.

Tir manqué, rebond slovène, 21 secondes à jouer, le scénario du pire est en place. « Le match continue, on essaie juste de rester ensemble, confie De Colo. Sur cette dernière minute on fait quelques erreurs, on prend des tirs difficiles. Quand la Slovénie remonte le dernier ballon, on se dit juste qu’il faut faire attention à l’aide défensive et à contrôler les un contre un. Mais d’où je suis placé sur le terrain, tout va très vite à partir de ce moment-là »

Acte 3 : Doncic refuse de prendre la responsabilité de shooter, huit secondes à jouer, 90-89

Un mot ici sur l’éléphant au milieu de la salle de bains. Oui, Luka Doncic a terminé cette demi-finale avec un triple double, dont 18 passes décisives, une rareté à ce niveau. Mais à l'orée de l'action décisive, la star absolue de Dallas a été dégoûtée depuis longtemps par une défense française qui s’y est mise à plusieurs pour le prendre. Les grands, les petits, les moyens, tout le monde a apporté son écot à ce harcèlement défensif à encadrer à l’école militaire. 

« Sur Luka, c’est un travail d’équipe, juge Gobert. C’est un très grand joueur, et surtout, il rend ses coéquipiers meilleurs, donc la mentalité, pour nous, c’était d’essayer de lui rendre la vie difficile. On savait que ça n’allait pas être l’histoire d’un mec, mais que ce serait en tant qu’équipe qu’on allait, peut-être pas le stopper, mais le limiter. Notre objectif était de l’épuiser au fil du match, chacun son tour. Moi j’ai vraiment essayé de le faire réfléchir un peu, de le faire douter un peu ».

A cet instant du match, donc, Doncic, qui n’a plus rentré un tir depuis le premier panier de la seconde mi-temps, a totalement perdu confiance en sa capacité à scorer. Sa spéciale tir à trois points en step back finit le plus souvent en casse-croûte pour les pigeons, et il préfère lâcher la gonfle.

« C’était l’objectif, le prendre tout le terrain tout le match à plusieurs et se relayer, explique Evan Fournier. Tout aussi fort qu’il soit, sur un match de 40 minutes, tu finis par avoir du mal physiquement parce que je pense que s’il est frais, jamais il ne passe la balle. Il n’était pas en confiance, Il avait les bras de Rudy devant lui c’était compliqué ». Balle à l’aile, la vie n’est pas si belle

Acte 4 : Batman s’envole sur Prepelic, une seconde à jouer, FINITO

L’action se poursuit sur la droite, et Doncic ayant mobilisé un « switch » défensif juste avant, il y a un tout petit décalage à combler pour un défenseur tricolore. Le défenseur en question ? Nicolas Batum, trèèèèèèèèès légèrement en retard sur Prepelic, chaud comme de la lave de volcan sur le dernier quart-temps. La France a peur, très peur, y compris sur le banc. « Quand je vois Prepelic faire son lay up je me dis que c’est fini », soupire Fournier. « Et puis Nico arrive, je ne sais pas d’où il sort. Il déplie son bras et il passe en mode batman. Et Rudy prend le rebond derrière. Dans ma tête, c’était pfff…. »

Et dans celle du héros du jour ? Batum, qui attend son tour en zone mixte, a le temps de tout remettre en perspective. « J’ai eu des bons matchs en équipe de France, mais j’ai l’impression qu’on se rappelle trop mes matchs pourris. Est-ce que ce contre efface tout ? Dites-moi oui s’il vous plaît ». Evidemment qu’il efface tout. L’ancien lieutenant de TP poursuit un peu son retour dans le passé avant d’en venir à ce contre légendaire

« Je devais le faire. Je n’ai pas fait un gros match, j’étais un peu en dedans. Je vois qu’il reste 14 secondes, la balle dans les mains de peut-être le meilleur attaquant au monde actuellement. Il donne la balle et là je vois Prepelic, et je me dis " Non, il faut que je fasse ce stop là ". Ça doit faire cinq ans que je n’ai pas fait un contre comme ça. C’est une action que je faisais souvent quand j’étais plus jeune, laisser passer le gars et le rattraper au cercle, je ne peux pas expliquer comment c’est revenu. Je savais que j’allais l’avoir, le prendre sur la planche, qu’il allait faire un lay up. Et quand j’ai touché le ballon, je ne voyais plus ce qui se passait, s’il y avait quelqu’un derrière, et je me dis “ s’il vous plaît, qu’un Slovène ne prenne pas le ballon derrière ”. Je tourne la tête, et je vois la balle loin, je lève la tête, je vois 1,2 (secondes), et hop, c’est bon, on l’a fait ».

Le staff tricolore et ses équipiers se jettent sur lui, Vincent Collet un peu en retrait : « J’ai vu la défaite de près. Après, j’ai vu Nico s’élever… Là, comme je l’ai déjà vu faire ce genre d’actions, j’ai espéré mais je n’étais pas sûr. Et encore, il a fallu derrière que Rudy s’empare du rebond pour que ce soit terminé. C’est une fin incroyable sur un match extraordinaire. Ça aurait été infiniment cruel de le perdre ». Doncic, qu’on a vu complètement accablé en conférence de presse au point de s'en prendre à l'arbitrage, ne le contredira pas.