JO Tokyo 2021 : « Un exploit historique pour le sport tunisien », mais d’où sort Ahmed Hafnaoui, la nouvelle comète de la natation ?

JEUX OLYMPIQUES Le jeune homme de 18 ans, inconnu du milieu, est devenu champion olympique du 400m nage libre

Julien Laloye
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Ahmed Hafnaoui, immense surprise de la première journée olympique en natation.
Ahmed Hafnaoui, immense surprise de la première journée olympique en natation. — Charlie Riedel/AP/SIPA
  • Ahmed Afnaoui est devenu champion olympique du 400m à Tokyo à 18 ans.
  • Formé en Tunisie et entraîné par un coach tunisien, le jeune homme suit les traces de l’illustre Mellouli, titré en 2008.
  • Il tentera le doublé sur 800m plus tard dans la semaine.

De notre envoyé spécial à Tokyo,

Premier jour de finale, et première déflagration dans l’eau bleutée de l’Aquatic Center. Hélas, le tsunami n’est pas venu de Léon Marchand, honnête 6e de sa finale du 400x4 nages, qu’on espère voir beaucoup plus haut dans trois ans. Non, la sensation du jour s’appelle Ahmed Hafnaoui, 18 ans, seul nageur de la délégation tunisienne avec le mythe Mellouli, attendue la semaine prochaine en eau libre. Champion olympique du 400m nage libre avec une claque de six secondes à son meilleur chrono ever jusque-là, et des références pour le moins légères : une quatrième place aux mondiaux juniors en 2019 et un podium aux Jeux africains de la jeunesse.

L’héritier de Mellouli

Son dauphin américain Jack Mc Loughlin, aussi surpris que nous, avait les yeux comme des billes en conf d’après course : « Ahmed arrive et réalise un record personnel énorme, on sait que ça arrive souvent aux JO, bravo à lui ». Comment en savoir plus sur la comète ? Panique en zone mixte, dont l’accès est mieux protégé que la résidence de l’empereur japonais, où l’on doit jouer des coudes pour sauver l’honneur de la presse francophone. Aucun confrère tunisien en vue, on a le loustic pour nous tout seul : le gamin est bâti comme une armoire normande, mais sa voix est à peine audible.

« Oui j’ai été surpris, bien sûr, je suis fier et heureux de gagner cette médaille. » On creuse un peu dans sa vie d’avant, pendant que sa maman harcèle le traducteur de la délégation pour féliciter son grand dadais. Le papa est un ancien grand basketteur au pays, apprend-on au passage : « Je fais de la natation depuis que j’ai cinq ans. J’ai vu la médaille de Mellouli à la télé en 2008 à Pékin. C’est une légende pour moi, il m’a souhaité bonne chance avant ma course ». Un peu court pour écrire sa biographie à chaud, et surtout un ton très différent d’une interview exhumée des colonnes du journal tunisien La Presse, en 2019. Morceaux choisis :

- « Grâce au programme de préparation concocté par mon staff technique, je serais parmi les meilleurs mondiaux dans la course de 800 m. Une place en finale est même envisagée. Je suis même capable de monter sur la plus haute marche du podium ».

- « Bien sûr. Oussama est mon idole. Ses performances mondiales retentissent encore. Franchement, je suis capable de faire mieux que lui ».

Le garçon serait donc beaucoup plus sûr de lui qu’il n’a bien voulu l’avouer une fois la médaille autour du cou. On se rue sur tout ce qui ressemble à un accrédité à la tunique rouge pour en avoir le cœur net : chef de mission, docteur, traducteur, tout y passe. « Un garçon timide, modeste, très respectueux », explique un interlocuteur qui ne veut pas trop se mouiller ; on vient de lui dire à l’oreillette que seul le président du comité olympique tunisien s’autorise le droit de parler à la presse. Une médaille d’or le jour de la fête de la République tunisienne, autant vous dire que c’est le moment de prendre la lumière.

« Ahmed est un pur produit tuniso-tunisien »

Mehrez Boussayene, le fameux président, ne se prive pas, avec dès l’entame un laïus patriotique à figurer  dans le prochain OSS de Bedos. « C’est un exploit historique pour le sport tunisien, arabe, méditerranéen. Nos champions, ils ont la grinta, la ferveur, et même la folie de gagner. C’est ce qui anime nos jeunes quand ils sont sous le drapeau national, ce sont soldats ». Cela dit, Boussayene n’a pas tort. Dans un pays qui compte deux maigres bassins olympiques, sortir un champion de cette trempe, il y a de quoi se gargariser un peu.

D’autant que le CNO a fait sa part, octroyant à Hafnaoui une bourse depuis ses 15 ans. Combien ? « Trois fois rien par rapport à ce que vous donnez chez vous ». 700 euros par mois quand même, en plus d’une aide l’État qui lui a fixé un contrat d’objectif. Une petite fortune en Tunisie, tout de même.

« On a eu du flair. Ahmed est un pur produit tuniso-tunisien qu’on a soutenu de façon différente des autres athlètes parce qu’on sentait qu’il s’agissait d’un diamant à l’état brut. Il a fallu de bons techniciens [Le DTN Sami Achour, l’entraîneur Jabrane Touiri] pour en faire un diamant exceptionnel. Aujourd’hui il est champion olympique et ce n’est pas une surprise parce que c’est un jeune qui a toujours eu le comportement d’un grand champion, avec beaucoup de modestie ».

Le cinquième médaillé d’or de l’histoire de la Tunisie, s’il semble accepter le rôle de rassembleur de la nation sans moufter, pense pourtant déjà au coup d’après. A la presse américaine, curieux de le connaître un peu mieux, il a expliqué qu’il se voyait bien étudier aux Etats-Unis l’année prochaine, lui qui n’a pas encore son bac. Un appel du pied pointure 55 qui devrait ravir les nombreuses universités, toujours partantes pour recruter les plus grands talents mondiaux. D’ici là, il a encore le temps de faire la fierté des Tunisiens sur 800m, son autre distance favorite.