Cyclisme : Julian Alaphilippe a-t-il fait une croix sur le maillot jaune en restant à l'étranger ?

CYCLISME A 29 ans, le Français semble vouloir maintenir le cap sur les courses d'un jour plutôt que de se focaliser sur une victoire sur le Tour

William Pereira

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A droite, Alaphilippe, époque maillot jaune sur le Tour
A droite, Alaphilippe, époque maillot jaune sur le Tour — SIPA
  • Julian Alaphilippe a prolongé de trois ans chez Deceuninck - Quick-Step la semaine dernière
  • Une bonne nouvelle pour le Françaisdans l'optique des courses d'un jour
  • Moins pour le grand public qui aimerait le voir dans la peau du premier Français à ramener le maillot jaune sur les Champs depuis Hinault

Et de deux fausses surprises en l’espace d’une semaine pour Julian Alaphilippe, vainqueur sur « sa » Flèche Wallonne alors qu’on l’imaginait en dedans après un début de saison des monuments un peu bof. L’autre pseudo-coup de théâtre, concerne sa prolongation chez Deceuninck – Quick-Step jusqu’à 2024, annoncée la semaine dernière. « La chose logique à faire, selon le champion du monde. A aucun moment ne s’est posée la question de faire autre chose. » Il y a bien un soupçon de mensonge là-dedans, mais pas tant que ça non plus si l’on en croit les infos d’un agent du peloton. « Tout le monde s’est fait des films alors qu’à ma connaissance, il y a certes eu des contacts avec d’autres équipes, mais moins que d’autres fois. »

Les partisans de la théorie du départ avaient tout de même leurs raisons d’y croire. D’une, et ce n’est un secret pour personne, AG2R, fort de l’arrivée de Citroën dans l’aventure, avait des vues sur Alaph pour 2022. De deux, Dave Brailsford (Ineos​) cherche désespérément à draguer le public français en trouvant une tête d’affiche tricolore pour redorer le blason de feu-Sky, pas forcément en odeur de sainteté dans nos contrées. « Ineos, ça n’aurait pas été idiot pour les deux camps, confirme notre agent. Et puis quitte à partir, autant le faire dans une équipe qui boxe dans la même catégorie. » Mieux, une équipe avec qui il aurait pu viser le Tour de France.

Deceuninck pas taillée pour les courses de trois semaines

Car au risque de décevoir la partie grand public des « Alaphilix », faire le choix de rester chez DQS jusqu’à ses 32 ans revient presque à faire une croix sur ses ambitions sur le Tour, même si son équipe de quasi-toujours ne l’a pas empêchée de terminer 5e en 2019, après avoir porté le maillot jaune pendant 14 jours. Mais la quatrième place de João Almeida sur le Giro 2020 dans des circonstances assez similaires confirme l’existence d’un plafond de verre pour l’équipe belge sur trois semaines.

Steve Chainel, consultant pour Eurosport : « Quick Step a suffisamment de qualité pour arriver sur un grand tour avec un coureur capable de viser quelque chose au général mais sans pression, en se disant que ça viendra si les étoiles sont alignées, et après on verra bien » Une stratégie respectable quoique un peu légère face à des machines comme Ineos et Jumbo, à moins bien sûr de s’appeler Tadej Pogacar.

Disons qu’il s’agit là du défaut de la principale qualité de Quick-Step, celle de laisser libre cours à l’hyperactivité d’enfant de 8 ans de Julian Alaphilippe, qui le disait lui-même à l’heure de prolonger son contrat : « je me sens bien ici et je fais ce que je fais avec un immense plaisir ». Aurait-il pris son pied à compter ses watts H24 dans le train d’Ineos jusqu’à franchir la ligne paré de jaune sur les Champs-Elysées ? Rien n’est moins sûr, dit Chainel.

« Autant un Almeida, je suis d’accord pour dire qu’il aurait gagné le Giro dans ce genre d’équipe. Mais Julian, l’année où il est longtemps en jaune, c’est parce qu’il court complètement décomplexé à gratter des secondes là où il le peut. Chez Ineos ou Jumbo, tout aurait été calculé et il n’aurait jamais pu faire ce qu’il a fait cette année-là. »

Devenir une légende sur les monuments

Finalement, la prolongation du champion du monde chez Deceuninck est l’histoire d’un choix : continuer sur l’autoroute des victoires d’un jour pour y bâtir sa légende ou bifurquer vers un avenir incertain pour viser une victoire sur le Tour de France, au risque de changer sa façon de courir, en privilégiant la régularité à l’explosivité.

« Ça demanderait de perdre encore ses qualités de finisseur et de puncheur, confirme le consultant. Et aujourd’hui, on se rend compte que c’est sa grosse qualité au milieu des Van Aert, Pidcock, Van Aert. Pourquoi se focaliser sur le Tour ? En bons Français, évidemment qu’on cherche un successeur à Bernard Hinault, mais cette place reviendra à un petit jeune qui arrive. »

Il est par ailleurs bon de rappeler que la voie empruntée par le Français n’est ni moins facile, ni moins prestigieuse que de viser une victoire sur trois semaines, surtout de la manière dont Chainel voit les choses. « Il a le temps de se construire un palmarès autour des cinq monuments. Parce que je pense très franchement qu’il en est capable. Ça serait incroyable : Le Lombardie, les Flandres, Roubaix… pour moi il peut les gagner sans problème. »

Que les plus farouches partisans du rêve jaune d’Alaphilippe se rassurent néanmoins. Ils pourront toujours se raccrocher aux nombreux « on sait jamais » de leur idole à chaque sortie médiatique​. Parce que Julian Alaphilippe aime trop son public pour le décevoir ouvertement et que, quelque part, il a sûrement trop foi dans l’imprévisibilité du vélo pour être sûr qu’il ne remportera jamais la Grande boucle. Chez Deceuninck ou ailleurs.