Top 14 : « Des événements à contresens de notre ADN »… Au-delà du « Fickougate », le rugby français cherche son modèle sur les transferts

RUGBY La période de mutations exceptionnelles décrétée par la LNR trahit un certain malaise dans le rugby français, au-delà de l’emblématique cas de Gaël Fickou

Nicolas Stival

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Gaël Fickou au Stade Français contre Pau, le 27 décembre 2020.
Gaël Fickou au Stade Français contre Pau, le 27 décembre 2020. — Gaizka Iroz / AFP
  • Au terme d’un feuilleton court mais très commenté, Gaël Fickou a quitté prématurément le Stade Français pour rejoindre le Racing 92.
  • Ce renfort considérable pour un club en lutte pour le Bouclier de Brennus a été rendu possible par une décision du comité directeur de la LNR, justifiée par la situation sanitaire.
  • Au-delà de la polémique, ce nouvel épisode illustre le manque de lisibilité du rugby français.

Le rugby français peut dire merci à Florentino Perez et à Andrea Agnelli. Les joutes ultra-médiatisées autour de la Super Ligue ont éclipsé ce qu’il convient d’appeler le « Fickougate ». Rappel des faits, pour ceux du fond qui n’ont pas suivi :  Gaël Fickou, le centre international du Stade Français, a officiellement signé lundi au Racing 92 afin d’y terminer la saison, anticipant ainsi un déménagement initialement prévu cet été. Il devrait jouer dès samedi soir à Toulouse, pour un choc du haut de tableau du Top 14.

Tranquillement, avant le sprint final, l’opulent club du président Lorenzetti s’est donc renforcé avec l’un des meilleurs Bleus, grâce à quelques lignes rédigées au bout d’un communiqué publié le 8 avril par la Ligue (LNR), le premier de la présidence Bouscatel : « Compte tenu du contexte de crise sanitaire qui a engendré de nombreuses perturbations dans le déroulement de la saison, le Comité Directeur de la LNR a décidé à titre exceptionnel d’ouvrir une période de recrutement du 9 au 30 avril pendant laquelle chaque club pourra recruter un joueur [joker médical ou joueur supplémentaire]. »

Des joueurs « fragilisés » par le Covid

Jointe par 20 Minutes, la LNR donne quelques précisions : « On parle de contexte lié au Covid, car les incertitudes sont plus importantes que les années précédentes, avec des cas qui peuvent se déclarer du jour au lendemain, donc difficiles à gérer pour les entraîneurs, et des joueurs un peu plus fragilisés quand ils ont eu le Covid. » Le Stade Toulousain, avec le très prometteur Argentin Santiago Chocobares, s’est aussi engouffré dans la brèche après la grave blessure de Sofiane Guitoune.

L’idée est vertueuse sur le papier, mais pas appréciée par tous les acteurs, à l’image de Pierre-Henry Broncan, entraîneur de Castres, caustique après son succès sur Toulouse, samedi dernier : « Pour aller chercher la qualification, on va peut-être appeler le Stade Français pour voir s’ils veulent nous libérer des joueurs gratuitement. » Avant d’enchaîner, décidément en verve : « Mais, ce dont je suis sûr, c’est que Beauden Barrett [l'ouvreur des Blacks] ne va pas arriver la semaine prochaine chez nous ». Celle-là, elle est pour Pau, qui a tout simplement attiré comme joker médical le Sud-Africain Elton Jantjes, champion du monde 2019, afin de gagner la bataille pour le maintien engagée face à Bayonne.

« Ce genre de pratiques ne va pas adoucir le climat de suspicion », regrette Robins Tchale-Watchou. Le président de Provale, le syndicat des joueurs, dégaine un exemple : « Imaginez un joueur qui passe de l’autre côté avec l’ensemble des combinaisons de son ancien club, et qui marque l’essai ou la pénalité de la gagne. Cela peut donner un sentiment de trahison. » L' entraîneur du Racing Laurent Travers a toutefois confirmé que Fickou ne jouerait pas le derby face au Stade Français, le 1er mai.

Provale « sceptique » sur cette fenêtre supplémentaire

Malgré tout, Tchale-Watchou se dit « sceptique » sur cette fenêtre printanière de mutations. « Cela peut-être une opportunité pour des joueurs en manque de temps de jeu [Picamoles et Jolmes par exemple, « tricards » à Montpellier et Toulon et passés à l’UBB]. Mais on va assister à des événements qui vont à contresens de l’ADN de notre sport. Dans le foot, le basket, ils sont habitués à ça. Pas nous… »

Comme témoin privilégié, difficile de trouver mieux que l’agent sportif Pierre Lartigue. Le Palois a vu le rugby à papa des années 90, avec ses fameuses valeurs et ses emplois souvent plus ou moins fictifs à la mairie ou chez un sponsor complaisant, muter vers le professionnalisme. « La philosophie a changé, mais on n’est pas non plus dans l’excès du basket, assure celui qui a commencé dans la profession en s’occupant de David Aucagne et Nicolas Brusque. Quand vous regardez la Jeep Elite, vous pouvez tomber sur des joueurs qui évoluent dans trois clubs différents la même saison. »

Un souci de masse salariale

Comme en NBA, l'allègement de la masse salariale apparaît toutefois comme un souci de plus en plus prégnant en Top 14. Ainsi, toujours dans le cas Fickou, le Stade Français s'est séparé du joueur le mieux payé de son effectif, qui coûtait un million d'euro par saison, selon les chiffres dévoilés dans L'Equipe par le propriétaire du club Hans-Peter Wild. Décidément pionnière, l'écurie du milliardaire allemande avait déboursé 700.000 euros en 2018, pour racheter la dernière année de contrat du centre international avec le Stade Toulousain, et autant pour débaucher le 2e ligne et ancien Bleu Yoann Maestri.

Toutefois, aujourd'hui encore dans le rugby pro, la plupart des mouvements se déroulent selon le même scénario, aussi simple qu'ancestral : un joueur arrive en fin de contrat et il signe ailleurs. « Mais il y a bien une philosophie différente, reprend Pierre Lartigue. Il peut y avoir des rachats de contrat, des joueurs qui partent en cours de saison, ce qui était très rare jusqu’à présent. Vous avez aussi les jokers médicaux, les joueurs supplémentaires… »

Un recrutement de plus en plus précoce

Sans oublier une fois tous les quatre ans les jokers Coupe du monde, pour qu’un club amputé d'une partie de sa troupe aille piocher une recrue éphémère, bien souvent un international étranger qui roule à moitié sur la jante. Et puis, plus récemment, sont apparus les prêts de joueurs du Top 14 vers la Pro D2, avec possibilité de récupérer l’intéressé en période de doublon (comme l’arrière-ouvreur Tristan Tedder, à cheval cette saison entre le Stade Toulousain et Béziers).

Le tout est de moins en moins lisible pour le grand public, et de plus en plus calculé en amont. « Les clubs s’y prennent de plus en plus tôt, observe l’agent palois. Aujourd’hui c’est systématique. Si vous savez que tel joueur arrive en fin de contrat, à partir du mois de septembre précédent, vous pouvez le proposer à des clubs, ou bien des clubs s’adressent à vous. » Cette saison, Jonathan Danty (Stade Français), Yann David et Anthony Jelonch (Castres), entre autres, ont largement eu le temps de prospecter le marché immobilier avant de rejoindre respectivement l’été prochain La Rochelle, Bayonne et Toulouse.

Un sport difficilement lisible

La période « exceptionnelle » décrétée par la LNR pour ce mois d’avril ne devrait pas survivre au Covid. Mais elle n’est qu’un exemple de l’illisibilité du rugby pro français, qui peine de plus en plus à vendre ses « valeurs » comme argument marketing ultime. Sans parler du calendrier truffé de doublons, qui amène les clubs à s'interroger sur la pertinence de payer cher des internationaux français pour les voir plus souvent à la télé avec le XV de France que sur leur pelouse. Wild, toujours lui, calcule ainsi dans L'Equipe que Fickou lui a coûté 150.000 euros par match cette saison. 

« Comment allons-nous faire évoluer notre sport tout en gardant son ADN ? interroge Robins Tchale-Watchou. Il va falloir se poser rapidement les bonnes questions. » Le souci, c’est qu’en fonction de leurs intérêts, les différentes chapelles de l’ovalie ne proposeront pas les mêmes réponses.