Super Ligue : De quelles armes disposent l'UEFA et le reste de l'Europe du foot contre les «12 salopards»?

FOOTBALL Une guerre à l’issue incertaine vient d’éclater entre l’UEFA et un groupe de 12 clubs dissidents

William Pereira

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Football: C'est quoi le problème avec la Super Ligue ? — 20 Minutes
  • Un groupe de 12 clubs européens – dont ne font partie ni le PSG ni le Bayern – lancent leur Super Ligue de football
  • Un projet censé enterrer la Ligue des champions auquel s'opposent l'UEFA et la Fifa
  • Mais peuvent-il vraiment arrêter les dissidents dans leur entreprise de création d'une ligue fermée? 

Faut-il y voir un symbole ? Lundi, à l’heure où une bonne partie du Vieux continent comptait les moutons au pieu mais où le nouveau monde était toujours debout, 12 clubs européens annonçaient la création d’une Super Ligue de football. Dans l’ordre alphabétique : AC Milan, Arsenal, Atlético Madrid, Chelsea, FC Barcelone, Inter Milan, Liverpool, Manchester City, Manchester United, et Tottenham, auxquels il faut ajouter le Real Madrid et la Juventus des commanditaires Florentino Pérez et Andrea Agnelli. Bref, que du beau monde pour enterrer la Ligue des champions, dont l’UEFA a par ailleurs validé la réforme vers un format à peine différent de celui de son fossoyeur, dont la première édition pourrait voir le jour en 2022-2023.

Notons en outre que la dissidence s’appuie sur un financement entre 4 et 6 milliards d’euros de la banque américaine JPMorgan et un mystérieux diffuseur que l’on pensait être DAZN avant démenti de la plateforme, là où l’UEFA réfléchit en conclave à la meilleure réponse à apporter à cette déclaration de guerre, avec Nasser Al-Khelaïfi​ en leader improbable de la résistance. Avec une question en filigrane : de quels garde-fous le reste du football européen dispose encore pour contenir cette folie ?

L’UEFA et la dissuasion par les équipes nationales

A attaque d’envergure réponse d’envergure. Quelques heures avant l’annonce officielle des 12 traîtres à la bannière étoilée, l’instance européenne brandissait la menace déjà connue d’une exclusion des clubs dissidents de « toute autre compétition au niveau national, européen ou mondial ». Sort partagé par leurs joueurs, qui se verraient refuser la possibilité de représenter leurs équipes nationales. Un moyen efficace de refroidir ceux dont les ambitions ne se limitent pas aux compétitions de clubs. Mais pas forcément légal. La Super Ligue a saisi préventivement « les juridictions compétentes » afin d’assurer son existence face à la menace d’une bataille juridique avec les instances du football, selon un courrier adressé à l’UEFA et la Fifa.

Les 12 membres fondateurs pourraient de fait trouver dans une décision de l’Union européenne… sur le patinage de vitesse datée du 16 décembre 2020 un bouclier contre les sanctions qu’entend appliquer l’UEFA. On vous la fait court : l’UE a interdit à la Fédération internationale de bannir à vie deux patineurs qui souhaitaient participer à des événements privés et lucratifs, estimant que cette sanction était disproportionnée et contraire au droit à la concurrence au sein de l’Union européen. Gautier Kertudo, avocat spécialisé dans le droit du Sport, à 20 Minutes :

« l’autre point intéressant dans cette décision est qu’elle a été prise avant que les sanctions soient définitivement prononcées contre les deux patineurs. Ce qui veut dire, si on revient au football, que les 12 clubs pourraient d’ores et déjà saisir la commission européenne sur le fait qu’on menace de prononcer des sanctions contre les clubs et leurs joueurs. Par ailleurs, on ne peut pas priver d’accès à l’équipe nationale sous des motifs qui sont les répercussions d’un débat purement économique. L’accès à l’équipe nationale est une forme d’appel à la participation à un service public. Il y a des jurisprudences qui disent que quand vous représentez votre équipe nationale, vous représentez votre pays. Cet aspect est également important. »

Vif émoi dans la sphère politique

Petite cocasserie dans ce micmac juridique. L’Union européenne, qui sert ici une jurisprudence sur mesure pour la nouvelle organisation, ne semble pas très chaude à l’idée de voir l’UEFA ridiculisée par un gang de puissants. Un des vice-présidents de la Commission européenne a même pointé du doigt une compétition contraire aux valeurs européennes de « diversité » et d'« inclusion » sur les réseaux. « Il n’est pas question de le réserver aux quelques clubs riches et puissants qui veulent rompre les liens », a ainsi pesté le dénommé Margaritis Schinas, commissaire en charge de la Promotion du Mode de vie européen.

En France, ce n’est ni plus ni moins que Jupiter en personne qui s’est manifesté contre ce projet de ligue fermée. « Le président de la République salue la position des clubs français de refuser de participer à un projet de Superleague européenne de football, menaçant le principe de solidarité et le mérite sportif, a ainsi expliqué l’Elysée à RMC. L’état Francais appuiera toutes les démarches de la LFP, de la FFF, l’UEFA, et de la FIFA pour protéger l’intégrité des compétitions fédérales qu’elles soient nationales ou européennes ». Un soutien dont on ne sait pas très bien comment il peut encore se concrétiser mais sur lequel Alexander Ceferin ne crachera pas.

Le poids des supporters

Il en va de même pour les supporters, qui ont là une occasion en or de se faire entendre. Pas du luxe dans un foot-pandémie réduit au silence depuis un an. Ceux du Real Madrid et de Barcelone ont d’ailleurs peut-être plus que d’autres leur mot à dire eu égard au poids octroyé par le statut de socio, encore que… On imagine mal les supporters merengue tourner le dos à Florentino – qu’ils viennent juste de réélire – si ce dernier transforme l’argent de la Super Ligue en signatures de Kylian Mbappé et/ou Erling Haaland.

« Ça fait un moment que le public à Liverpool, à Barcelone a changé, au point que les supporters locaux s’en sont déjà plaints, souligne le sociologue Nicolas Hourcade. Tant à Barcelone de manière très nette qu’à Liverpool, il y a des supporters de la ville qui regrettaient la perte de lien territorial entre le club et la ville. Tout ça s’inscrit dans une continuité, sans rupture nette. Petit à petit, les clubs de football ont cherché à élargir leur marché, leur public, à privilégier un public fortuné comme dans les franchises américaines et un public via la télévision. »

Il y a tout de même des limites à ne pas franchir pour les supporters de Chelsea. Ces derniers en veulent aujourd’hui à Roman Abramovich de les avoir embarqués dans ce bazar en tournant le dos à la vieille histoire de Stamford Bridge et parlent de « trahison ultime » envers « les supporters loyaux ». « Ce week-end, des fédérations européennes de supporters se sont positionnées contre ce projet, des associations de supporters de clubs susceptibles d’être impliqués se sont aussi prononcées contre », ajoute Hourcade.

Les supporters de Chelsea en rogne
Les supporters de Chelsea en rogne - Twitter

Les groupes de supporters, dépositaires du spectacle dans les stades et dont la capacité à se mobiliser pour défendre leurs intérêts n’est plus à prouver, ont donc leur carte à jouer. Mais la bataille s’annonce là aussi déséquilibrée avec les téléspectateurs prêts à payer cher pour bouffer du foot all-star tous les week-ends. Fumigènes vs fric, que le meilleur gagne.

Et la Fifa, dans tout ça ?

Presque trop discrète dans cette affaire, l’instance du football mondial dit tout de même ne pouvoir « que désapprouver une Ligue européenne fermée et dissidente hors des structures du football », en se démarquant toutefois du discours menaçant de l’UEFA. « La Fifa appelle toutes les parties impliquées dans des discussions houleuses à engager un dialogue calme, constructif et équilibré pour le bien de ce jeu. » Gianni Infantino, qui nourrit toujours de grands projets pour la Coupe du monde de clubs, attend-il de s’immiscer dans la brèche ? Quand on voit Florentino Pérez, président du club qui incarne le mieux la Ligue des champions, tourner la page sans faire de sentiments, on se dit que tout est possible dans ce Game of Thrones du football.