Equitation : « J’étais prête à cette brutalité », Anne de Sainte-Marie raconte son assaut de la présidence de la Fédération

ELECTIONS La jeune femme de 37 ans entend déboulonner le président historique Serge Lecomte après une campagne au climat parfois houleux

J.L.

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Anne de Sainte-Marie se présente contre Serge Lecomte, président historique de la FFE.
Anne de Sainte-Marie se présente contre Serge Lecomte, président historique de la FFE. — @A Cheval Demain
  • Serge Lecomte se présente pour un cinquième mandat à la tête de la Fédération française d’équitation, touchée comme d’autre part les affaires de violences sexuelles.
  • Anne de Sainte-Marie, 37 ans, s’est révélée comme sa principale opposante après avoir construit sa candidature avec les clubs.
  • La candidate, qui a dû affronter plusieurs tentatives de déstabilisation aux relents misogynes, entend bien devenir la troisième femme dirigeante d’une Fédération française.

Dans la liste des grands chambardements fédéraux qui ont emporté dernièrement quelques arbres centenaires (Gailhaguet au patinage, Rougé au judo, Giudicelli au tennis), on applaudit bien fort l’équitation, troisième fédération la plus puissante de France en nombre de licenciés (600.000). Anne de Sainte-Marie versus Serge Lecomte, le président tout-puissant, le président de toute la vie, si l’on ose dire, qui aime rappeler qu’il a logé gratuitement la FFE (Fédération française d’équitation) dans ses locaux quand elle n’avait plus un radis, au début des années 2000.

Du genre à tonner qu’il s’en ira de lui-même s’il n’obtient pas 50 % des voix à l’élection du 18 mars, depuis le temps qu’il tient la maison à bout de bras (2004). La menace arrache un sourire à sa principale opposante (avec Jacob Legros en arbitre), rencontrée début février : « En 2016, il avait dit que si son challenger obtenait plus de 10 % des voix, il le prendrait comme un affront personnel. L’autre avait fait 39 %, il est resté quand même. »

Lecomte, « un grand président » qui n’a pas su partir ?

D’autant que 50 % de 25 %, de votants, si l’on se réfère au taux de participation en 2016, ça ne vous emmène pas tout en haut du Kilimandjaro. Bref. Les deux se connaissent bien. Anne de Sainte-Marie, née dans l’élevage de chevaux, a été cadre de la Fédération entre 2010 et 2013. Elle jure avoir vu en Lecomte « un très grand président, le plus grand président de la Fédération sur les 50 dernières années ». Jusqu’au (x) mandat(s) de trop. « On ne peut pas demander à quelqu’un d’être et d’avoir été. Au bout de 30 ans, on n’a plus d’idées, ce qui n’est pas un reproche. Mais il aurait fallu s’ouvrir à de nouvelles personnes et ne pas s’enfermer dans une présidence sclérosée. »

Serge Lecomte en compagnie de l'ancienne ministre des Sports Laura Flessel, en 2018.
Serge Lecomte en compagnie de l'ancienne ministre des Sports Laura Flessel, en 2018. - GUILLAUME SOUVANT/SIPA

Il faut croire que l’intéressé est d’accord, puisqu’il avait d’abord envisagé de raccrocher la selle pour de bon. Serge Lecomte a néanmoins changé d’avis, mû par le devoir impérieux de sauver la Fédération du Covid et « d’une candidature marketing » (dans l’Equipe). Anne de Sainte-Marie s’attendait à un peu de bassesse humaine, elle a été servie, paraît-il. Une caricature de la jeune femme (37 ans) grimée en sainte-nitouche a fait fureur dans les boîtes mails, comme certains commentaires carrément misogynes parus dans la presse spécialisée (« Jeanne d’Arc revisitée en daronne de l’équitation », sérieusement ?).

Mi-février, le camp A Cheval Demain, celui de la candidate, a été associé à une intrusion dans les fichiers informatiques de la FFE afin d’accéder aux données personnelles des licenciés et des clubs adhérents. Une plainte a même été déposée. Réponse de Sainte-Marie : « Nous n’avons besoin ni des fichiers, ni des bases de données de la Fédération pour faire campagne contre le président sortant, qui mène le combat de trop, et de la pire des façons. J’ai toujours été très consciente de la brutalité à laquelle était prête l’équipe en place, ça ne m’a pas touchée un instant. »

Anne de Sainte-Marie, « la grande gagnante des débats »

La candidate sait qu’elle coche toutes les cases – « j’ai le bon âge, je suis une fille dans une fédération à 80 % féminine, c’est un peu à la mode » – mais ça ne l’empêche pas d’avoir bien fait ses devoirs en amont pour devenir la troisième femme à la tête d’une fédération française, loin devant le patinage et le hockey sur gazon en importance. La fameuse tournée des clubs propice au basculement d’idées, quand le boss aux platines se déclare au dernier moment. « Qu’ont-ils réclamé ? Rien, c’est ce qui m’a frappé. Le lien avec la Fédération s’est tellement délité qu’ils se demandent à quoi on peut leur servir. Certains se demandaient s’ils avaient même le droit de venir m’écouter, on n’a pas trop l’habitude du débat d’idées à la FFE. »

Anne de Sainte-Marie, la prochaine présidente de la FFE ?
Anne de Sainte-Marie, la prochaine présidente de la FFE ? - @A Cheval Demain

C’est un peu sévère, considérant qu’un bel exercice de démocratie a eu lieu. Trois débats d’une heure sur des thématiques déterminées en amont. Dans les gazettes spécialisées, on a l’impression de lire les impressions de Washington d’un côté, et celles de Moscou de l’autre. Pourtant, selon plusieurs observateurs neutres, il n’y a pas une photo. « C’est la grande gagnante des débats, et de loin. Elle était bien plus à l’aise à l’oral et elle avait bien mieux préparé les choses. » Surtout, elle a su activer une corde sensible en mettant en avant ses bonnes relations avec le ministère, sans en faire des tonnes. La candidate a en effet rencontré Roxana Maracineanu fin novembre, pour lui détailler son plan de bataille sur les violences sexuelles.

De la friture avec le ministère

L’équitation ne pouvait pas passer au travers et Serge Lecomte lui-même a dû répondre de son inaction à propos de la mise en cause d’un ancien entraîneur passé dans son club de Suresnes. Des dispositifs ont vu le jour, comme une campagne de com' « N’en parle pas qu’à ton cheval » largement médiatisée, mais visiblement pas assez vite au goût du ministère des Sports, qui a demandé une enquête de l’inspection générale, dont les conclusions à venir n’effraient pas le président Lecomte, dans Cheval magazine.

« Depuis que je suis à la tête de la FFE, j’ai connu pas moins de 18 ministres des Sports ! Heureusement que certains n’ont pas laissé de traces car nous serions aujourd’hui dans de sales draps. Face aux pouvoirs publics, la FFE doit être unie, pour être plus forte et ne rien laisser passer. »

Plus que de l’indépendance, Anne de Sainte-Marie y voit la preuve d’une « fédération en autarcie, asséchée d’idées et de créativité », qui n’a pas été capable, entre autres, de capitaliser sur les médailles olympiques de 2016 pour juguler la fuite des licenciés (100.000 de moins en dix ans). Commentaire d’un cadre fédéral : « Lecomte continue de garder des soutiens, parce qu’il a fait de grandes choses pour cette fédération, mais Sainte-Marie a retourné beaucoup de monde, et aujourd’hui, on sait qu’on a besoin de relations apaisées avec l’Etat pour passer la crise du Covid-19. » Les bûcherons sont prêts.