L’Elfstedentocht, mythique course sur glace des Pays-Bas, va-t-elle disparaître à cause du réchauffement climatique ?

HORS-TERRAIN L’évènement sportif le plus populaire des Pays-Bas, une course de 200 kilomètres en patins sur des canaux gelés, n’a pas eu lieu depuis 1997

Julien Laloye

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La dernière édition en date de la course, le 4 janvier 1997.
La dernière édition en date de la course, le 4 janvier 1997. — DIMITRI GEORGANAS/AP/SIPA
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  • Aux Pays-Bas, les patineurs amateurs attendent depuis 1997 l'Elfstedentoch, une course de 200 kilomètres sur des canaux gelés suivie par le pays entier.
  • Le réchauffement climatique menace l'évènement, qui essaie de se réinventer en Autriche en attendant un miracle. 

L’attente populaire était immense. La pression médiatique aussi, sans parler des politiques qui y voient toujours un moyen de faire parler d’eux à bon compte. Mais Wiebe Wieling, le président de l’Association royale des Onze cités frisonnes, n’a pas cédé. Cette année encore, l’Elfstedentocht n’aura pas lieu​. L’Elfsteden quoi ? Une course mythique organisée sur les canaux gelés de la province néerlandaise de Frise, onze villes à relier avant minuit et en patins sur un parcours de 200 kilomètres, quand l’hiver est assez froid pour congeler la glace en profondeur. Un vrai monument national. « Organiser une course qui peut attirer plus d’un million de spectateurs en période de Covid nous a très vite semblé impossible », nous explique, fataliste, Wiebe Wieling.

Seulement quinze éditions depuis 1909

Pourtant, l’enthousiasme était monté à des niveaux délirants au vu des prévisions météos : deux semaines de températures (presque) polaires dans les tuyaux pour février, et une fébrilité inédite depuis 2012, la dernière fois que la course a failli avoir lieu. « Tout le monde était prêt, on avait organisé une conférence de presse en 24 heures, se souvient Wieling. Mais la veille, on avait dû tout arrêter. La glace n’avait gelé que sur dix centimètres. » Or, figurez-vous qu’il en faut 15, officiellement, pour lâcher la meute : 30.000 patineurs attendent de participer au moins une fois à la course de leurvie. C’est qu’il faut avoir de la chance. L’Elfstedentocht, 15 éditions à peine de 1909 à nos jours, ne s’est pas couru depuis 1997.

Le vainqueur de l’époque ? Un certain Henk Angenent, fier comme Artaban quand on parvient à le joindre. L’ancien patineur professionnel nous plante le décor : « J’ai été recordman du monde de l’heure, mais il n’y a rien de plus fort que de gagner cette course pour un sportif néerlandais. Il y avait 11 millions de téléspectateurs au moment de ma victoire au sprint [sur 16 millions d'habitants], et un sondage a montré que 85 % des habitants des Pays-Bas connaissaient mon nom encore aujourd’hui. Quand on gagne l’Elfstedentocht, on fait partie de l’histoire. »

« 85 % des Hollandais savent qui je suis »

Un peu le boulard, l’ami Angenent ? Même pas, nous souffle Mark Hilberts, lui aussi présent en 1997 et auteur de plusieurs ouvrages sur ce véritable phénomène de société. « On peut comparer chez vous avec le vainqueur du Tour de France, Anquetil, Fignon, des noms comme ça. Et encore, on peut gagner le Tour tous les ans ! » Un peu plus compliqué pour « la course des onze villes » qui fait visiter les Pays-Bas comme une carte postale, avec moulins à vent, bourgs médiévaux, et petits ponts en bois d’époque. « L’Elfstedentocht représente le patrimoine hivernal d’un pays où il y a autant de patineurs que d’habitants », raconte Alexis Metzger, auteur émérite d’une thèse sur le froid en Hollande au siècle d’Or.

« Dès le XVIIe siècle, on trouve des récits de gens qui se déplacent sur plusieurs dizaines de kilomètres en patin pour aller visiter des proches lors des hivers très rudes. Le patinage induit une forme d’égalité entre les classes sociales. Cela permet de se déplacer librement, sans avoir à payer en prenant des barges ou des trains. Le patinage constitue un fondement de l’identité hollandaise. »

Le roi aussi est un mordu

En Frise, où l’on peut visiter toute l’année un musée dédié à la « course des onze villes », encore plus qu’ailleurs. En 1997, ce sont presque deux millions de personnes qui prennent d’assaut les trains pour assister au départ de l’Elfstedentocht. A 5h15 du matin, quand les premiers concurrents professionnels s’élancent, on craque des fumigènes sur les berges. « La rareté fait le sel de la course, précise Mark Hilberts. Les écoles sont toutes fermées ce jour-là, la plupart des entreprises également, c’est un jour exceptionnel pour tout le monde. »

En 1986, on compte même sur la ligne de départ le futur roi des Pays-Bas Willem-Alexander, engagé sous un faux nom pour obtenir la récompense suprême : la médaille d’Elfstedentocht, seulement remise à ceux qui parviennent à boucler le parcours avant minuit. « La folie s’empare du pays pendant quelques heures », poursuit joliment Wiebe Wieling.

6,7 % de chances de voir une nouvelle édition ?

L’engouement ne faiblit jamais, malgré la menace évidente qui guette le tour des onze villes : un réchauffement des températures de plus en plus marqué, qui rend chaque fois plus improbable les éditions futures. En 2005, le Premier ministre néerlandais s’en émouvait dans un discours sur le changement climatique. « Quand je suis né, en 1956, la probabilité de faire un marathon en patins à glace dans les onze villes de Frise était d’une sur quatre. Quand ma fille est née, en 1999, cette possibilité avait diminué à une sur dix. Un changement énorme en une génération. » Quinze ans plus tard, les spécialistes météos locaux évaluent à 6,7 % de chances chaque année la possibilité d’une glace assez gelée pour disputer la course.

La dernière édition en date de la course, en 1997.
La dernière édition en date de la course, en 1997. - AFP

Les plus mordus d’entre tous se sont résolus à se rabattre sur l’Elfstedentocht du pauvre en Autriche, à Wiessensee, où les hivers ont gardé de leur rudesse d'antan. Henk Angenent, notre gagnant de 1997, y est allé une fois pour voir, mais il n’a pas été emballé. « Il faut le faire plusieurs fois le tour d’un lac, le même, sans public autour ou presque. Je n’y suis jamais retourné. » Mark Hilberts a reconduit l’expérience plusieurs fois, ce qui ne l’empêche pas de s’inquiéter pour l’original. « Cela va faire 25 ans qu’il n’y a pas eu de course, on n’a jamais dû attendre autant de temps dans l’histoire. Alors d’accord, c’est la magie d’Elfstedentocht de ne pas savoir quand ça reviendra, mais il y a de plus en plus d’enfants qui grandissent sans l’avoir vu de leurs propres yeux. A force, cette course mythique finira par disparaître. »

Une issue fatale que refuse d’envisager le président de l’Association royale des Onze cités frisonnes. L’honorable Wiebe Wieling « croit beaucoup à la théorie des rudes hivers successifs. A deux reprises, on a pu courir l’édition trois fois d’affilée [1940-41-42, 1985-86-87], et j’ai bon espoir d’au moins une fenêtre de tir dans les trois ou quatre prochaines années ». L’horloge tourne pour tout le monde : Wieling devra laisser son poste dans cinq ans, et ça la ficherait mal de partir à la retraite sans avoir prononcé un seul « It Giet Oan » [le top départ en VO], non ? Réponse amusée du bonhomme, qui a l’habitude de se faire chambrer par médias : « Vous savez, il y a un président qui est arrivé en 1964, juste après l’édition la plus froide l’histoire, et il est parti en 1983, juste avant le retour de la course pour la première fois en 20 ans. Je ferai difficilement pire que lui. » En effet.