Violences sexuelles dans le patinage : Un an après le tsunami Abitbol, la fédération est-elle en passe de « devenir exemplaire » ?

ENQUETE Nathalie Péchalat, qui a succédé à Didier Gailhaguet, a entrepris un travail de refondation considérable mais encore perfectible

Julien Laloye

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Nathalie Péchalat, ici lors d'une journée pour l'association Premiers de cordée en mai 2018, a été élue présidente de la Fédération française des sports de glace, le 14 mars 2020.
Nathalie Péchalat, ici lors d'une journée pour l'association Premiers de cordée en mai 2018, a été élue présidente de la Fédération française des sports de glace, le 14 mars 2020. — ISA HARSIN/SIPA
  • Il y a un an, les révélations de Sarah Abitbol affolaient le monde du patinage et fragilisaient la Fédération des sports de glace (FFSG).
  • Nathalie Péchalat, nouvelle présidente de l'instance, a beaucoup travaillé pour regagner la confiance du ministère des Sports.
  • Volontariste sur la question des violences sexuelles, la nouvelle gouvernance n'a pas toujours réussi publiquement à faire preuve d'empathie avec les victimes.

Il paraît que c’est devenu un petit jeu dans les couloirs de la Fédération des sports de Glace, rue de Reuilly. Deviner d’où sortira la prochaine lettre anonyme, opportunément envoyée à toutes les boîtes mail qui comptent. La dernière se paye Nathalie Péchalat. La nouvelle présidente s’y voit reprocher, dans des termes fleuris et pas toujours bien écrits, d’être plus intéressée par la promo de son bouquin que par la gestion d’une fédération saignée, comme d’autres, par la perte de licenciés.

Ce serait bien dans le style Gailhaguet, persifle-t-on en interne. « Il aime attraper les serpents avec les mains des autres, c’est son truc. » Le doute existe, tout de même. Déjà, l’ancien maître des lieux possède une orthographe irréprochable, ensuite, il lui arrive de signer lui-même ses missives. Ainsi, en septembre dernier, un mail enflammé envoyé à nombre de présidents de clubs avant la grande assemblée générale de validation des nouveaux statuts, visant à étouffer dans l’œuf une réforme phare de la nouvelle gouvernance. La limitation à trois mandats présidentiels, une manière de clouter un peu plus fort le cercueil de Gailhaguet, alors empêché de revenir pour de bon.

La refonte des statuts, étape primordiale vers la normalisation

Une tentative de retour vite avortée : 83 % de pour, bien le bonsoir chez vous M’sieur Gailhaguet. Ce vote marque un tournant dans la crise que traverse la FFSG depuis les révélations de Sarah Abitbol, Hélène Godard, ou Anne Bruneteaux sur les violences sexuelles commises lors des dernières décennies. « On avait peur que ça ne passe pas, ou que ça passe très juste, et là ça légitimait d’une certaine façon la nouvelle direction », se félicite un membre du comité fédéral.

Pas juste un satisfecit pour l’ego. Avec ces nouveaux statuts, la FFSG s’est enfin mise dans les clous du ministère des Sports. Onze articles ont été revisités de fond en comble pour mettre les textes en conformité avec la loi. « Un boulot de dingue, 14 heures par jours, pour faire en six mois ce qu’on réussit d’habitude en un an », explique-t-on au sein du bureau exécutif. Quelques glorieux anciens de l’époque Gailhaguet ont mis la main à la pâte sans baragouiner, ce qui a pu faire grincer quelques dents. La fédé se justifie : « Il n’y avait plus d’archives, plus rien, les commissions ne pouvaient plus fonctionner légalement. ll a fallu tout rebâtir de zéro, on n’aurait rien pu faire sans eux, même si Nathalie a fait le ménage. »

Le ministère n’a pas retiré l’agrément

Les alliés les plus impliqués de l’ère glaciaire ont en effet été priés d’aller voir ailleurs, à commencer par l’assistante de toujours Sylvie Pucini, et l’inénarrable Guy Paris. L’avocat historique de la FFSG, parti en guerre devant les tribunaux comme son ancien patron, s’en est ému dans une lettre (décidément), blâmant le ministère d’avoir réclamé sa binette sur une pique. Ce que ce dernier nie en bloc, évidemment, même si Roxana Maracineanu n’a pas vu d’un mauvais œil certains départs. Le ministère a d’ailleurs levé la menace de retrait d’agrément qui planait sur la FFSG, la fameuse « arme atomique », qui revenait en réalité à couper l’arrivée d’eau. Un peu plus d’un million d'euros de subventions bloqué, pour une fédération qui dépend à 30 % de la contribution de l’État.

Subsiste toutefois une deuxième inspection générale, après celle qui a conduit à la mise en cause pour violences physiques ou sexuelles d’une vingtaine d’entraîneurs l’été dernier, cette fois sur le volet financier de la gestion fédérale. Ses conclusions sont attendues dans les semaines à venir.

Abitbol se sent abandonnée par Péchalat

Si elle n’a pas courbé l’échine sur tout, refusant par exemple de donner suite à neuf des quinze remarques adressées par le ministère des Sports avant le vote des nouveaux statuts, Nathalie Péchalat semble avoir fait le plus dur : donner des gages à l’autorité de tutelle pour recouvrer une certaine autonomie, tout en éloignant le spectre d’un pacte faustien avec qui vous savez, même si les deux ont pu se parler à une ou deux reprises au printemps dernier.

Damien Boyer-Gibaud, qui avait saisi le CNOSF pour se plaindre d’irrégularités lors de l’élection de Péchalat, a enterré le tomahawk de guerre pour le moment : « Il me semble prématuré de faire un bilan dans un contexte sanitaire qui nous empêche de faire vivre nos sports normalement. L’heure viendra peut-être de commenter certaines décisions, mai le moment n’est pas à la polémique. Nous devons rester soudés et défendre les intérêts de notre fédération avant tout. »

Tout juste entend-on certaines critiques en « off » sur une forme de distance apparente quand on aborde la question centrale des violences sexuelles. Sarah Abitbol, celle qui a tout déclenché, celle qui reçoit encore chaque semaine des dizaines de mails de victimes à qui elle a donné le courage de parler, déplore un abandon fédéral. « J’ai soulevé le couvercle et j’ai l’impression de le payer, regrette l’ancienne championne dans une interview récente accordée à l’Est Républicain. Je pensais qu’on s’appuierait sur ma malheureuse expérience pour mettre des choses en place. Mais au fond de moi, je crois avoir la réponse. La Fédération veut passer à autre chose et ne plus parler de l’histoire de Sarah Abitbol parce qu’ils pensent que j’ai sali le patinage. »

« Il manque un côté humain dans la gestion quotidienne »

Gêné aux entournures, le camp Péchalat réfute l’idée d’une mise au rancart. « Comment pourrait-on lui en vouloir d’avoir parlé ? Il n’y a aucun problème avec Sarah, d’ailleurs Nathalie lui a personnellement communiqué par écrit tout ce que la Fédération a fait sur le thème des violences sexuelles ». Alors qu’est-ce qui coince au juste ? Le faible nombre de postes rémunérés au sein de la FFSG ? Le peu d’enthousiasme d’Abitbol à intégrer le conseil fédéral comme Philippe Candeloro, qui se place pour plus tard ?

L’auteure d’Un si long silence, exilée à Miami, aurait également aimé pouvoir patiner sur la place des Français Volants pendant le confinement grâce à son brevet d’État, mais on lui a rétorqué que c’était un privilège réservé aux seuls sportifs de haut niveau. Les galas avec sa fille ? Repoussés à cause de la crise sanitaire. Le diplôme d’entraîneur ? C’est du côté du ministère des Sports qu’il faut aller toquer, et le job n'est pas glamour tous les jours. Cela n’empêche pas certains de regretter que Nathalie Péchalat n’ait pas eu mot pour les victimes en ouverture de la dernière assemblée générale, au moins pour le symbole.

« Nathalie est une excellente gestionnaire, mais c’est sûr qu’il manque un peu le côté humain en partie à cause de la crise sanitaire, reconnaît Didier Lucine, un de ses plus fervents soutiens. On ne voit personne, tout se fait par mail ou par téléphone, la vie associative a besoin d’échanges plus personnels pour bien fonctionner ». La nouvelle patronne de la Fédération répond qu’elle préfère les actes :  la mise en place d’un comité d’éthique, la présence d’une personne référente pour remonter tous les cas de violence sexuelle à la cellule concernée du ministère, la rédaction d’une charte d’hébergement pour les regroupements et les déplacements, ou une implication totale en tant que partie civile dans toutes les affaires qui concernent les entraîneurs de la FFSG.

Une référente interne sur les violences sexuelles

Ce sera le cas dans le dossier Gilles Beyer, mis en examen début janvier pour « agressions et harcèlement sexuel ». Le violeur présumé de Sarah Abitbol s’était abrité derrière l’absence de licence pour échapper à une lourde sanction interne lors de son passage devant la commission disciplinaire de la Fédération, en juillet dernier. Une échappatoire juridique d’un autre temps, rendu impossible par l’adoption des nouveaux statuts. « J’ai eu beaucoup de plaisir à travailler avec Nathalie Péchalat, juge Francis Fontanié, membre historique du comité exécutif, désormais en retrait. Sous sa présidence moderne, volontaire, et énergique, la FFSG est en passe de devenir une fédération exemplaire à tous points de vue ». Il n’est jamais trop tard.