RC Lens- RC Strasbourg : « Rien n’est normal dans ce qui m’arrive », savoure Jonathan Clauss qui découvre la Ligue 1 à 28 ans

INTERVIEW Révélation du début de saison, l’Alsacien du RC Lens affronte ce samedi en Ligue 1 Strasbourg, son club formateur qui n’a pas voulu le faire signer pro à 18 ans

Propos recueillis par Francois Launay

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Le Lensois Jonathan Clauss explose cette saison en Ligue 1
Le Lensois Jonathan Clauss explose cette saison en Ligue 1 — AFP
  • Jonathan Clauss est l’une des révélations de la saison de Ligue 1 au RC Lens.
  • Arrivé cet été du club allemand de Bielefeld, le latéral droit découvre le championnat de France à 28 ans.
  • Une arrivée sur le tard qui s’explique après un parcours cabossé après sa formation à Strasbourg, son club de cœur qui lui a fermé les portes au moment de passer pro.

C’est l’une des révélations de la saison. A 28 ans, le Lensois Jonathan Clauss vient seulement de découvrir la Ligue 1. Arrivé cet été chez les Sang et Or après avoir passé deux ans à Bielefeld (Allemagne), l’Alsacien s’apprête à affronter ce samedi (21 h) le Racing Club de Strasbourg, son club de cœur où il a été formé avant d’être recalé au moment de passer pro à l’âge de 18 ans. Dix ans plus tard, à l’issue d’un parcours cabossé entre petits boulots, foot amateur et divisions inférieures, le latéral droit a atteint son rêve et ne s’interdit plus d’aller encore plus haut comme il le confie dans cet entretien accordé à 20 Minutes.

Dans quel état d’esprit êtes-vous au moment de retrouver Strasbourg, votre club formateur ce samedi sous les couleurs de Lens ?

Strasbourg représente tout pour moi. C’est là-bas où j’ai commencé ma formation à 5-6 ans. C’est toute mon enfance, c’est l’endroit dans lequel j’ai grandi. Tout ce que j’ai pu vivre en étant jeune, je l’ai vécu à Strasbourg. Mon attachement y est incroyable. Quand on interroge des joueurs sur leur club de cœur, il y en a plein qui répondent le Real, le Barça…. Pour moi, c’est Strasbourg et ça le restera. Tout petit, j’allais à la Meinau avec mon père, j’y ai été ramasseur de balle. Je me souviens de la belle époque des Niang, Pagis, Farnerud. J’aimerais un jour porter le maillot de ce club mais si ça ne se fait pas, ce n’est pas grave.

Pourtant, le club ne vous a pas conservé à l’issue de votre formation. La cicatrice a-t-elle été longue à se refermer ?

Oui. A 18 ans, un mois avant la fin de la saison, le club m’a prévenu qu’il ne voulait pas me garder et qu’il fallait que j’aille faire des essais ailleurs. Pour moi, c’était fini. Je pensais que je n’arriverais pas à jouer ailleurs. Cela a été dur de tourner la page après plus de dix ans passés dans ce club.

Il vous a fallu combien de temps pour digérer et repenser à une carrière pro ?

Ça m’a pris cinq ans. Je suis parti à l’AS Pierrots Vauban (2010-2013), un club amateur de Strasbourg, où j’avais juste envie de retrouver la jeunesse que j’avais perdue au Racing. Je suis beaucoup sorti à cette époque. Mon adolescence a commencé à 18 ans, un peu plus tard que les autres. Après, je suis parti à Linz (Allemagne) où le plaisir du foot est revenu progressivement (2013-2015). Puis, Bruno Paterno, l’entraîneur de Raon l’Etape, m’a appelé pour venir jouer en CFA 2. J’en ai parlé à mon père et à des potes qui m’ont dit qu’il y avait peut-être encore un petit quelque chose à aller chercher.

Et pour se faire voir, il fallait revenir en France. C’est comme ça que je suis parti à Raon en 2015. Je faisais une heure de route tous les jours après le travail

Vous travailliez à cette époque-là ?

Oui, je faisais de l’intérim. Je bossais à la Poste ou en tant que distributeur de pubs. C’était du travail pour combler le temps quand je n’étais pas à l’entraînement. Il me fallait un travail entre 8 h et 15 h pour pouvoir m’entraîner le soir. A l’issue de la saison à Raon, je suis allé passer une semaine d’essai à Avranches (National). Et ils m’ont gardé.

C’est là où l’espoir de devenir pro est revenu ?

Oui. Je me suis dit que c’était maintenant ou jamais. Du coup, je me suis plus impliqué, j’ai fait plus attention. Et sur le terrain, on a fait un super parcours en coupe de France où on perd en quarts contre le PSG. Tout ça nous a mis en lumière. Je devais resigner à Avranches la saison suivante mais Quevilly (Ligue 2) m’a contacté et j’ai accepté.

Quand on débute enfin en Ligue 1 à 28 ans, on se dit quoi ?

C’est un peu du 80-20. A 80 %, je me dis : « Ça y est j’y suis, enfin ». J’ai travaillé pour ça. Et les 20 % restants, c’est d’aller chercher encore plus loin. Je suis très content d’être en Ligue 1 mais je ne me mets pas de limites. Je me sens exceptionnellement bien au RC Lens. J’ai envie d’être fort tous les week-ends et de prouver que je ne suis pas là pour rien. J’ai envie de tout casser.

Quand vous voyez votre nom dans le onze type de la première partie de saison en Ligue 1, vous le prenez comment ?

Je ne le prends pas comme un mec qui se dit que c’est normal de faire partie de cette équipe-là. Pour l’instant, tout s’enchaîne tellement vite que je n’ai pas le temps et pas envie de réaliser ce qui m’arrive. Je trouve ça fou de voir mon nom à côté de celui de Mbappé. Et en même temps, je trouve ça cool et ça me donne encore plus envie de continuer parce que c’est motivant. Ça veut dire que je suis sur le bon chemin.

Au point de penser aux Bleus ?

J’ai le sentiment que ça reste inaccessible. De plus en plus de gens m’en parlent mais je souris. Ce n’est pas mon objectif premier après six bons mois en Ligue 1. Même si ce serait exceptionnel d’y aller un jour.

En quoi ce parcours cabossé et différent de beaucoup de footballeurs vous aide ?

Je me rends plus compte de ce que j’ai aujourd’hui. Ce n’est sans doute pas la même chose pour un mec qui a signé pro à 17 ans et pour qui tout paraît normal. Pour moi, rien n’est normal dans ce qui m’arrive. Il y a cinq ans, je devais cumuler le foot et un travail. C’était un peu la galère tous les mois. Aujourd’hui, j’aide financièrement ma sœur, ma mère, mon père parce que c’est dingue ce qui m’arrive. C’est surréaliste. J’ai l’impression que c’est une blague. Passer de quasiment rien à presque tout, c’est du jamais vu. Pourtant, je n’ai pas changé mon train de vie, ni ma façon de voir les choses. J’arrive à garder les pieds sur terre. Je vis comme je vivais avant sauf qu’il n’y a plus les mêmes chiffres sur la fiche de paie.

A Strasbourg, jugé « bon footballeur » mais « frêle physiquement »

Le rêve de percer dans son club formateur s’était envolé en 2010. Cette année-là, le RC Strasbourg nageait déjà en eaux troubles et allait bientôt plonger en CFA2. Jonathan Clauss, lui, avait été jugé trop juste pour intégrer le groupe pro. « C’était le côté athlétique qui péchait chez lui. Sa projection nous semblait difficile chez les seniors », se souvient Jean-Marc Kuentz, alors responsable de la formation au sein du club alsacien.

L’actuel adjoint de Thierry Laurey au Racing garde néanmoins un « très bon souvenir » du natif d’Osthoffen, un village du Bas-Rhin où sa mère et sa sœur résident toujours. « Il était très attachant, plein de vie, malin, très compétiteur. Il avait une bonne technique et était déjà un bon footballeur. Il a bien fait de croire en son étoile. » Qui l’a donc mené vers un parcours atypique dans les divisions inférieures, jusqu’à sa révélation à Lens. « Ça ne m’étonne qu’à moitié qu’il en soit là aujourd’hui », réagit son ancien partenaire dans les Vosges Ablaye Ba. « Dès le premier entraînement de la saison en 2015, il m’avait impressionné. Je pensais qu’il ferait un bon parcours et le foot, ça peut aller très vite. » Surtout sur un côté avec Jonathan Clauss.

A Strasbourg, Thibaut Gagnepain