« Je n’ai pas publié cette vidéo pour tuer le mythe », El Trinche Carlovich n’est plus le meilleur joueur du monde que personne n’a vu jouer
FOOTBALL•Il existe bien des archives vidéos de l’homme qui était plus fort que Maradona sans que personne ne puisse le prouver (ou l’infirmer)Julien Laloye
L'essentiel
- Tomas « El Trinche » Carlovich est décédé le 8 mai dernier après une agression dans sa ville de Rosario.
- Auteur d'une carrière anonyme en 2e division argentine, Carlovich était pourtant meilleur que Maradona pour tous ceux qui disent l'avoir vu jouer.
- Un mythe qui doit beaucoup à l'absence de vidéos retraçant les exploits d'El Trinche, jusqu'à ce qu'un archiviste d'une petite ville près de Cordoba ne mette la main sur une pépite inestimable.
Et au troisième jour, ressuscita Tomas Carlovich en même temps que mourait sa légende. Le plus grand footballeur de l’histoire que personne n’a jamais vu jouer, est mort à 71 ans, le 8 mai dernier, après une agression banale à Rosario, l’une des villes les plus dangereuses du pays et les plus glorieuses à la fois. Une ville qui a donné à l’Argentine, Bielsa, Valdano, Messi et le fameux Tomas Carlovich, dit El Trinche. Un ancien fils d’immigré croate dont les exploits dans les années 1970 se chuchotent de génération en génération entre Cordoba et Rosario dans une dévotion tout à fait irrationnelle pour un joueur qui n’aura après tout jamais disputé que quatre petits matchs en première division argentine.
a« On me dit que le meilleur, c’était un certain Carlovich »
« On dit que je suis le meilleur, mais depuis que je suis arrivé ici [Il venait de signer au Newell’s Old Boys], tout le monde me dit que le meilleur c’était un certain Carlovich, alors je ne sais plus », dira Diego Armando Maradona, à la fois le père, le fils, et le Saint-Esprit dans l’imaginaire albiceleste. « Qué Messi, ni Messi, vos lo viste a Carlovich ? » En version originale actualisée en 2020.
Irrationnelle et irréfutable. Comment se battre, en effet, contre une idée qui ne repose que sur la légende, puisqu’aucune image ne subsistait des paso doble de l’artiste, paraît-il l’inventeur du doble cano, petit pont à l’aller et au retour pour humilier le taureau encore un peu plus ? Enfin si, une image fugace, deux secondes volées pour l’éternité dans un film oubliable pour lequel le réalisateur avait besoin d’un plan sur un match de foot et s’en était allé tourner par hasard le jour d’un match de Cordoba Central.
Même l’immense Informe Robinson s’était cassé les dents sur les archives, dans l’émission qui a exhumé la figure romantique de Carlovich des vieux bars enfumés de Rosario en 2015. L’ancien joueur et journaliste Michael Robinson décédé quelques jours avant El Trinche dans une coïncidence malheureuse de l’existence, ne saura jamais qu’il est passé à côté d’une pépite inouïe. Trois jours après le décès brutal Carlovich, tué pour sa bicyclette, Carlos Andrès Grecco, archiviste de la petite ville de Monte Maiz, a renversé le mythe sans mal y penser.
« Sa mort a été un déclic pour moi »
Cinq minutes de compilation YouTube dénichées à partir des vieilles cassettes d’un oncle journaliste. « Je connaissais son histoire, je l’ai vu jouer quand j’étais petit et je savais qu’en cherchant un peu, il existait des images de lui. Sa mort a été un déclic pour moi. Carlovich est devenu une légende avec les années, même les plus grands comme Menotti ou Pekerman disaient qu’il avait l’élégance de Redondo et de Riquelme. Il fallait que je donne au monde un peu de son génie ». L’homme qui était plus fort que Maradona n’y apparaît pas sous son meilleur jour à 42 ans et des brouettes, dans une finale régionale de la province de Cordoba. Deux ans après la fin d’une carrière professionnelle dissolue, il est venu donner un coup de main à l’entraîneur local, un vieux copain.
Au juste, il y a bien quelques gestes de classe, dont un contrôle poitrine pour endormir le ballon à damner un saint et un but à l’instinct un peu chanceux. Mais il y a surtout le reste. Le potrero des magiciens de la rue, ces terrains vagues qui ont élevé les plus grands talents de l’histoire sud-américaine du jeu, et ce maillot qui ressemble étrangement à celui de la sélection argentine, comme un aperçu de ce qui aurait pu être et qui n’a pas été. Le mirage Carlovich charrie sa cohortes d’illusions et de demi-mensonges soigneusement entretenus. Un jour, un arbitre serait revenu sur sa décision de l’expulser sous la pression du public adverse, qui menaçait d’une émeute. Un autre, Pelé aurait refusé sa signature chez les Cosmos de New-York parce qu’il ne voulait pas qu’un autre roi lui fasse de l’ombre. On dit aussi que Marcelo Bielsa a fait le trajet tous les dimanches pendant quatre ans pour assister aux représentations d’El Trinche en 2e ou en 3e division avec Cordoba Central.
aIl y a bien une anecdote indiscutable, pourtant. Avant la Coupe du monde 1974, la sélection nationale vient disputer un match amical de préparation à Rosario contre une équipe formée des plus grands talents de la région, dont un certain Mario Kempes. Carlovich est le seul joueur de 2e division convoqué. Sa prestation est un enchantement, au point que le sélectionneur argentin demande qu’on sorte le grand type dégingandé à la nuque longue qui est en train de saper le moral de des troupes à quelques semaines de la Coupe du monde.
La démonstration inachevée face à l’Albiceleste
Le souvenir de l’humiliation perdurera jusqu’en 1976, quand le grand penseur Menotti, nouvel architecte de l’Albiceleste, décide de donner une chance au Trinche. Et l’on retourne à la mythologie. Tomas Carlovich ne répondra jamais à la convocation. « Il préférait une bonne partie de pêche à un match de foot », sourit Menotti. « Je n’aimais pas la pêche plus que ça, mais je ne me souviens pas, alors si Menotti le dit, c’est que c’est vrai », décrète Carlovich dans Informe Robinson. Malgré tout, on jure voir ses yeux plonger dans le passé pour contempler une vie de regrets. Pas assez professionnel, trop fêtard, l’histoire éternelle des grands espoirs du foot qui se sont perdus en route ? Dans le cas d’El Trinche, la ficelle est sans doute un peu grosse. « Les choses ne se sont pas faites, c’est tout », reconnaît ce dernier, sans doute le plus lucide sur ses manques. Mais qu’importe, tant qu’on n’avait pas les images. Alors pourquoi, cher Carlos ?
« Je ne l’ai pas fait pour atténuer sa légende ou quoi que ce soit, au contraire. J’ai retrouvé cette vidéo pour sa famille. Je voulais que ses enfants, ses petits-enfants puissent avoir des images de lui, heureux, sur un terrain de football, qu’il leur reste quelque chose. Quand le virus aura disparu, j’espère pouvoir leur remettre en mains propres, avec les autres. » Avec les autres ? « Oui, Carlovich avait joué une dizaine de matchs pour Monte Maiz l’année d’avant, je sais que les cassettes sont quelque part dans les archives de mon oncle. Il me faut juste un peu de temps pour les trouver ».
Alors le mythe sera écorné pour de bon, sauf chez lui. « Etre de Rosario, c’est une manière exagérée d’être argentin », témoigne Jorge Valdano quand il parle de Carlovich. Deux mois avant sa mort, le bohémien du foot argentin avait rencontré pour la première fois Maradona, qui lui avait apporté pour le clin d’œil un maillot de Central Cordoba avec la dédicace suivante : « Au Trinche, qui fut meilleur que moi. » Alors Carlovich avait répondu : « Tu es le plus grand que j’aie jamais vu de ma vie, maintenant je peux partir tranquille ».


















