Coronavirus : « C’est inéquitable »… Les clubs amateurs, lésés par l’arrêt des championnats, partent en croisade

FOOTBALL Les clubs lésés par l’arrêt de la saison crient à l’injustice et s’inquiètent pour l’après-coronavirus

William Pereira

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La FFF a annoncé l'arrêt des championnats à partir du championnat National 2
La FFF a annoncé l'arrêt des championnats à partir du championnat National 2 — SOLAL/SIPA
  • La FFF a annoncé l’arrêt des championnats amateurs la semaine dernière.
  • Certains clubs se sentent lésés par certains critères fixés par la FFF pour départager les équipes concernées par une relégation ou une promotion.
  • La Fédération s’attend à de nombreux recours.

Deux salles, deux ambiances. Pendant que le foot pro essaye de sauver la tête de la saison en cours, la FFF a coupé celle des championnats amateurs, la semaine dernière. Le Comité Executif (Comex) du 16 avril 2020 a pris la décision d’arrêter « les compétitions des Ligues et Districts et les compétitions nationales (hors National 1 et D1 féminine, Coupe de France et Coupe de France Féminine) à la date du 13 mars » tout en prenant soin de dresser un certain nombre de mesures annexes exceptionnelles pour départager les clubs aspirant à la promotion ou redoutant la relégation. Détail qui a son importance : la FFF a limité les montées et descentes inter-divisions à une, exception faite pour le N2 et N3 qui conservent leur système à trois promus et autant de relégués.

Si la Fédé précise que les classements définitifs ne seront arrêtés qu’après examen des recours relatifs aux rencontres disputées avant la suspension des championnats, les dirigeants de clubs n’ont pas perdu de temps pour sauter sur leur calculatrice et se spoiler sur leur avenir. Une aubaine pour les uns, un drame pour les autres. Ils sont nombreux à se sentir lésés, comme le club des Hauts Lyonnais (National 3) : leader de sa poule avec le même nombre de points et la même différence de but – mais plus de buts inscrits – que le dauphin Rumilly Vallières. L’équipe sera néanmoins privée de montée en N2 à cause d’un curieux critère, celui du nombre de matchs disputés à l’extérieur, favorable à son rival (dix contre neuf pour les Hauts Lyonnais). Ulcéré, le président Bruno Lacand s’indigne et s’interroge dans un communiqué largement partagé sur les réseaux :

« Ce qui m’interroge c’est que le seul point possible pour nous éviter d’être premier c’est d’inventer une règle de match à l’extérieur qui n’a jamais été un critère dans les règlements officiels, de l’incorporer juste avant le critère de la meilleure attaque… Pourquoi inventer ce critère alors qu’il en existe d’autres ? »

Autre exemple, celui de l’équipe féminine de l’AS Saint-Etienne. Deuxièmes du groupe B de deuxième division au moment de l’arrêt du championnat, les Stéphanoises comptent trois longueurs et un match en moins que Le Havre, leader et promu. Les deux équipes ont été départagées au quotient, et le résultat est cruel, comme nous l’explique Jean-Marc Barsotti, président de l’association ASSE.

« La décision est particulièrement inéquitable car notre équipe est privée d’accession pour 0,04 point alors qu’elle est invaincue, a fait la course en tête du début à la fin et a même battu 4-1 le club qui monte. Nous subissions une situation d’autant plus injuste que notre dernier match à Yzeure a été reporté pour des raisons extrêmement contestables. Aucune règle d’équité sportive n’est respectée. Nous allons donc saisir le CNOSF d’une demande de conciliation préalable à une éventuelle saisine du tribunal administratif. »

La FFF face à une cascade de recours

On pourrait continuer encore longtemps tant la liste de déçus est longue et les vociférations de dirigeants nombreuses. Ces derniers s’inquiètent, se demandent comment ils vont faire survivre leurs clubs, et menacent de quitter le navire, quand ce n’est pas déjà fait, à l’instar de Denis Maillard, président du Stade Portelois (12e sur 14 de sa poule de N3) dont le club est condamné à quitter le dernier échelon national pour le Régional 1. Les lettres ouvertes se multiplient, des démarches juridiques se mettent en place. La Fédération sait déjà qu’elle va crouler sous les recours mais ne se fait guère de souci. Un support juridique en temps de crise existe et comme la 3F est habilitée à prendre des décisions exceptionnelles, elle devrait être couverte.

De plus, comme le révélait L’Equipe jeudi dernier, le ministère des Sports travaille sur un texte législatif permettant de « sécuriser le principe juridique de changement des règlements pour décerner les titres, fixer les modalités de classements qu’ont pris ou que pourraient prendre les différentes ligues ou fédérations dans le cadre de leur démocratie interne, et ce, de manière rétroactive en raison des circonstances actuelles. » Pas impossible pour autant, nous souffle-t-on dans l’oreillette, que la FFF s’en tienne au verdict du conciliateur dans un cas aussi extrême que celui de l’ASSE s’il était prouvé que l’équité sportive a été bafouée et que l’équipe féminine méritait sa promotion en D1.

Pour compléter les démarches individuelles, l’Association française de football amateur (AFFA) propose de mener la fronde par le biais d’une action collective. Son président et opposant historique de Noël Le Graët, Eric Thomas, précise :

« On a pu négocier un tarif attractif auprès du célèbre cabinet Bertrand, on propose des tarifs réduits et une action efficace. On avait une vingtaine de clubs engagés dans le collectif, il y en aura peut-être 30 demain [ce mercredi]. On arrêtera d’en prendre mercredi pour accélérer le processus [il faut deux semaines à compter de la décision du Comex pour saisir le CNOSF et un mois pour saisir le Conseil d’État]. Un peu plus de 3.000 clubs nous ont appelés pour nous soutenir. On a reçu énormément de messages, de témoignages. Il y a un sentiment d’abandon, de mépris, les ligues et districts se cachent, personne ne nous répond. »

Lettre ouverte à Roxana Maracineanu et valeurs de l’ovalie

Face à ce silence assourdissant mais pas voué à durer – Le Graët devrait s’exprimer sur la question du foot amateur d’ici la fin de semaine – l’AFFA a envoyé conjointement avec l’AS Saint-Priest (tombé dans la zone rouge après avoir perdu son dernier match et relégué en N3) deux lettres ouvertes à la ministre des Sports Roxana Maracineanu. Eric Thomas a également appelé à solliciter les parlementaires afin de faire parvenir leurs revendications au ministère. « Le terrain parlementaire est notre seule issue, ainsi que nos politiques et la ministre des Sports. Un premier député vient de nous répondre favorablement. Michel Zumkeller, député de Belfort. Il écrit, "vous pouvez compter sur moi pour diffuser votre message". »

La requête est simple. Pour minimiser les pertes liées à la crise du coronavirus, le front des clubs lésés souhaite que les descentes soient gelées pour 2020 et les promotions maintenues, moyennant la création de nouveaux groupes dans les divisions nationales concernées par un excédent d’équipes en lice. Déraisonnable, selon une source proche de la Fédé rappelant que le nombre de clubs nationaux a récemment été amené à croître sous l’impulsion de la création d’une N3 dont le bilan économique et sportif (« niveau DH ») laisse à désirer, et les choses n’iraient pas en s’améliorant en cas d’embouteillages l’an prochain.

Autre point de mécontentement de l’AFFA, la participation financière de la 3F à l’effort de guerre, quasiment vitale tant les subventions municipales et l’apport de sponsors privés risquent de fondre avec l’apocalypse pandémique. Eric Thomas fait les comptes : « la FFF va envoyer entre 12 et 15 millions d’euros au foot amateur dans le cadre de la crise alors qu’au rugby, la fédération versera 35 millions pour 1.900 clubs, soit deux fois plus d’argent pour huit fois moins de clubs. » Selon nos informations, la 3F va mettre en place un budget spécifique provenant des réserves de la fédération, des districts et d’un certain nombre d’aides existantes, dont la priorité restera la relance des écoles de football. Pour le National, les lignes du plan restent à prévoir car le sort du premier échelon est intimement lié à ceux de la Ligue 1 et Ligue 2. Deux salles, deux ambiances.