Coronavirus : A quoi joue Donald Trump en pressant pour une reprise rapide des sports aux Etats-Unis ?

INSTRUMENTALISATION Le président américain tente de pousser les dirigeants des grandes Ligues de sport à reprendre leurs activités le plus vite possible, sans trop s'embarrasser de la sécurité sanitaire

Nicolas Camus

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Donald Trump lors d'un match de football américain entre les Black Knights de l'Army et les Midshipmen de la Navy, à Philapdelphie, le 14 décembre 2019.
Donald Trump lors d'un match de football américain entre les Black Knights de l'Army et les Midshipmen de la Navy, à Philapdelphie, le 14 décembre 2019. — Danny Wild-USA TODAY Sports/Sipa/SIPA
  • Donald Trump a déclaré mardi qu'il souhait voir les sports reprendre le plus vite possible sur le territoire américain. 
  • Son but est de voir l'économie repartir, mais pas seulement. 
  • Il se sert de ce sujet pour faire passer des messages aux électeurs dans l'optique de l'élection présidentielle de novembre prochain. 

Le choc des poids lourds. Alors que les Etats-Unis ont enregistré mercredi un sombre record avec près de 2.600 morts supplémentaires du Covid-19 en 24 heures, le président Donald Trump s’est engagé dans une bataille avec les patrons des mastodontes du sport US (NBA, NFL, NHL, MLB, MLS, etc.) pour les pousser à reprendre au plus vite. Et avec du public, s’il vous plaît.

« Il faut que nos sports reprennent », a-t-il déclaré mardi, se disant « fatigué de regarder des rediffusions de matchs de baseball vieux de 14 ans ». « Nous voulons qu’ils reviennent vite, très vite, et que les gens s’assoient les uns à côté des autres, a-t-il ajouté. Les fans veulent revenir, eux aussi. Ils veulent voir du basket, du baseball, du football et du hockey. Ils veulent voir leurs sports. »

Aucun pouvoir sur les Ligues

Le président américain avait déjà exprimé ce souhait auprès des patrons des Ligues professionnelles et autres fédérations lors d’une conférence téléphonique le 4 avril. Evidemment, ce n’est pas à lui de décider. Les Ligues sont des entités privées. Adam Silver pour le basket, Gary Bettman pour le hockey et Rob Manfred, pour le baseball, se sont chargés de le lui rappeler. « Les idées qui se concrétiseront [pour la reprise] dépendront des directives restrictives et de la situation en matière de santé publique », a notamment fait savoir ce dernier.

Au milieu de tout ça, le directeur de l’Institut américain des maladies infectieuses, Anthony Fauci, tente de se faire entendre comme il peut. Pourtant membre de la cellule de crise présidentielle sur le coronavirus, il se fait sans cesse taper dessus par Donald Trump, qui semble se moquer complètement de ce qu’il pense. Fauci le lui rend bien. A peine plus de 24 heures après le discours de POTUS, il a dégainé pour expliquer que le sport ne pourrait reprendre ses droits qu’à huis clos.

La seule méthode viable, selon lui : « Personne ne vient au stade. Mettez les sportifs dans des grands hôtels, quel que soit l’endroit où vous voulez jouer. Continuez à les surveiller de près, testez-les quasiment chaque semaine, vérifiez qu’ils ne finissent pas par se contaminer entre eux ou qu’ils ne contaminent pas leurs familles et laissez-les terminer la saison », a-t-il exposé dans le programme « Good Luck America », diffusé sur Snapchat.

Pas sûr que ça émeuve plus que ça Donald Trump. En réalité, cette interférence du président dans la sphère sportive, dont il a découvert le poids une fois seulement arrivé à la Maison Blanche, est juste intéressée. Marie-Cécile Naves, politologue et spécialiste des enjeux socio-politique du sport aux Etats-Unis, nous explique tout.

« Il y a un triple enjeu pour Donald Trump sur ce sujet :

  • Le premier est économique. Il veut absolument que l’économie reparte le plus tôt possible, et évidemment le sport représente des enjeux économiques énormes, avec les annonceurs, les organisateurs, la billetterie, les chaînes de télévision, etc.
  • Le deuxième est électoral. Le sport a cette caractéristique de s’adresser à toutes les couches sociales. Cela lui permet d’envoyer le message à toute la population qu’il est en train de s’occuper du sujet et qu’il ne laisse pas partir les choses à vau-l’eau.
  • Cela nous amène au troisième enjeu, qui est celui du leadership. Il veut montrer, même s’il n’a pas ce pouvoir, qu’il peut exiger que les choses changent. Ça lui permet, grâce à ce sujet, d’aller contre l’avis des gouverneurs qui n’ont pas la même couleur politique. Ça lui permet d’affirmer son opposition. »

En résumé, Donald Trump « instrumentalise le sport, au mépris de la sécurité sanitaire », observe la chercheuse associée à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS). C’est même là la cerise sur le cheese cake. « Il entend montrer qu’il maîtrise des choses qu’il ne maîtrise pas du tout sur le coronavirus. Et ça lui permet d’afficher sa défiance vis-à-vis des autorités scientifiques. » Avec dans le viseur, toujours, l’élection présidentielle du 3 novembre prochain. Le procédé n’est pas nouveau, mais l’homme d’affaires n’hésite pas à pousser le bouchon le plus loin possible.

Derrière lui, ses soldats le suivent sans rechigner. Le gouverneur de Floride Ron DeSantis – l’homme qui apprenait à sa petite fille à construire un mur avec des briques en mousse et qui l’habillait avec des pyjamas « Make America Great Again », comme le racontait le magazine Rolling Stone en 2018 –, a émis en fin de semaine dernière un décret inscrivant les sports professionnels parmi les « services essentiels » dans son Etat, au même titre que les hôpitaux, les pompiers ou les épiciers.

La World Wrestling Entertainment (WWE), principale organisatrice d’évènements de catch, s’est engouffrée dans la brèche en organisant des combats dès lundi. D’autres sports, comme l’Ultimate Fighting Championship, qui possède un pied-à-terre en Floride, pourraient bientôt suivre.

Les compétitions sportives « devraient être l’une des dernières choses à reprendre »

En face, la rébellion s’organise. Le gouverneur de Californie Gavin Newsom a poliment déclaré que la reprise du sport en présence de spectateurs cet été dans son Etat était « peu probable ». Le maire de Los Angeles Eric Garcetti a lui considéré que sa ville pourrait ne pas accueillir de grands rassemblements avant l’année prochaine. Son homologue new-yorkais, Bill de Blasio, s’est montré un peu plus incisif en estimant que les compétitions sportives (et concerts) « devraient être l’une des dernières choses à reprendre ».

Le point commun de ces trois hommes ? Tous démocrates, évidemment. Aux Etats-Unis, la gestion de la crise aurait-elle été la même si cette pandémie n’était pas tombée à quelques mois de l’élection présidentielle ? Vous avez quatre heures.