« Tant pis si je passe pour un poète ! »… Michel Hidalgo ou l’esthétisme au service de la victoire

FOOTBALL Premier « winner » de l’histoire des Bleus, Michel Hidalgo était avant tout un esthète

William Pereira

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L'ancien sélectionneur de l'équipe de France, Michel Hidalgo, en février 2013
L'ancien sélectionneur de l'équipe de France, Michel Hidalgo, en février 2013 — FRANCK FIFE / AFP

Jeudi après-midi, Michel Hidalgo s’est éteint à l’âge de 87 ans. On ne présente plus le bonhomme. Une finale de Coupe des Clubs champions comme joueur avec le Stade de Reims, une demi-finale de Coupe du monde en tant que sélectionneur de l’équipe de France et, deux ans plus tard, le Graal avec cette victoire à l’Euro 84. L’Histoire retiendra que leur premier succès international, les Bleus le doivent en grande partie à un but un peu dégueu de Platoche, tout l’inverse de ce qu’était cette équipe d’Hidalgo : belle. C’est en tout cas ce que racontent ceux qui l’ont vue sur leurs vieux téléviseurs – par exemple, pas nous. Petit indicateur qui ne trompe pas sur le degré de panache de la France des Michel en or, le sélectionneur faisait jouer trois dix devant un stakhanoviste chargé de faire le ménage. On appelait ça le carré magique. Aujourd’hui c’est l’inverse, une armée de milieux défensifs et démerdez-vous devant.

Bref, le carré magique. Alain Giresse, Bernard Genghini et Jean Tigana accompagnaient Platoche, puis Luis Fernandez à la place de Genghini. A l’époque, on pouvait se le permettre, les dix couraient les rues chez nous. Et le pire c’est qu’il en restait sur le banc. Chez les champions de 1984, on peut citer Jean-Marc Ferreri, par exemple : « Il y avait beaucoup de talent à cette époque, beaucoup de meneurs, nous dit-il. Michel, son leitmotiv c’était le beau jeu, le beau football. C’est le seul sélectionneur qui mettait trois numéro 10 à jouer. » Affirmation vraie dans une réalité où Zico, Socrates et Falcao n’auraient pas fait joujou avec la baballe sous les ordres de Telê Santana. « D’ailleurs hier, poursuit Ferreri, j’ai pu voir une rediffusion du France-Brésil de 86 et c’était un très bel hommage anticipé. Un tel match de football, c’était le plus bel hommage possible ».

L’émotion est éternelle

A l’époque, feu Henri Michel avait déjà repris le flambeau mais on comprend l’idée. Hidalgo, c’était l’obsession du beau. Dès 1976, il s’est appuyé sur ce qu’il ne voulait pas voir comme des mots tabous : « le panache et le brio », « un football souriant ». « J’ai été joueur, entraîneur puis spectateur, j’ai toujours eu ces idées. Et tant pis si je passe pour un poète ou un ringard ! », souriait-il.

Conscient de l’importance du résultat dans la survie d’un entraîneur sur son banc (on lui doit notamment cette incroyable analogie monarchique : « un sélectionneur qui gagne, disait Michel Hidalgo, c’est Louis XIV, Versailles et la Galerie des Glaces. Quand il perd, c’est Louis XVI, la guillotine. »), le petit bonhomme aux yeux humides ne pouvait pas s’empêcher de mettre son pragmatisme en veilleuse quand il s’agissait de football. « L’équipe de France est rentrée dans la légende de la Coupe du monde par l’émotion, rappelait-il non sans fierté à Libération en début de siècle. Avant même que l’on parle de ses performances. L’émotion est éternelle. » Ferreri : « il nous disait toujours de nous amuser, de nous faire plaisir sur le terrain. Avec Aimé Jacquet ou Guy Roux, que j’ai aussi côtoyés, il y avait une plus grande dimension tactique. Michel, c’était le plaisir avant tout. »

Dernier hommage au « créateur d’émotions »

Peut-être parce qu’il pouvait se le permettre, aussi. Rapport au carré magique évoqué plus haut, et son maestro, l’autre Michel (Platini), avec qui il entretenait une relation privilégiée. Ce dernier, cité par L’Equipe, n’a d’ailleurs pas tardé à rendre hommage au mentor. « Michel, ce n’était pas un grand tacticien, mais un homme d’autrefois, bon, honnête, un créateur d’émotions. » Jean-Marc Ferreri se souvient d’un homme « d’une humanité extraordinaire », qualité à laquelle Platini attribue la paternité du légendaire quatuor bleu.

C’est comme ça qu’il a inventé le fameux carré magique, lors de la Coupe du monde 1982 : je me suis blessé, et quand j’ai pu rejouer, il n’a pas osé remettre (Jean) Tigana sur le banc, alors il nous a gardés tous les quatre, avec aussi Giresse et Genghini (sourire). »

Michel Hidalgo aimait ses joueurs au point de ne pas vouloir les froisser, et ces derniers le lui rendaient bien. Le lien entre son vestiaire et lui ne s’est d’ailleurs jamais rompu. Si bien qu’au mois de février dernier, ses anciens joueurs se sont réunis autour de lui à Marseille pour lui rendre un ultime hommage. Ferreri, ému : « je repense au moment où il m’a vu et qu’il a esquissé un sourire. Je pense qu’il nous a tous reconnus. Il a un peu parlé, mais on le sentait affaibli. Il y a eu surtout beaucoup de sourires. On avait organisé ça avec Jean Tigana et Henri Emile, avec le CIF. On se disait que c’était une bonne idée de faire un coucou à Michel, de lui rendre un dernier hommage. »