Paris 2024: « Il faut rétablir la connexion entre les JO et l’économie solidaire », soutient Marie Barsacq

INTERVIEW La directrice « impact et héritage » au sein du comité d’organisation de Paris 2024 détaille pour « 20 Minutes » les mesures prises pour faire participer les petites entreprises à l’élaboration des JO

Propos recueillis par Nicolas Camus

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Marie Barsacq (au centre), directrice «impact et héritage» du comité d'organisation des Jeux olympiques 2024.
Marie Barsacq (au centre), directrice «impact et héritage» du comité d'organisation des Jeux olympiques 2024. — Benjamin Boccas
  • Jeudi, Paris 2024 a lancé un tour de France de présentation de ses dispositifs Entreprises 2024 et ESS 2024, destinés à aider les petites entreprises qui souhaitent participer à la préparation des Jeux olympiques.
  • Marie Barsacq, directrice exécutive et directrice « impact et héritage » au sein du comité d’organisation, détaille les modalités de cette initiative qui vise à concerner toutes les strates du tissu économique national. 

La préparation et l’organisation des Jeux olympiques forcément réservées aux grandes entreprises ?  Paris 2024 se donne pour objectif de changer les (mauvaises) habitudes qui prévalent dans la conception des grands événements sportifs. Le Comité d’organisation (Cojo) entend concerner toutes les strates du tissu économique national.

Pour ce faire, il a commencé à mettre en place des outils pour aider les TPE-PME et les entreprises de l’Economie sociale et solidaire (ESS) à répondre aux appels d’offres pour la centaine de marchés attribués dans le cadre des Jeux. Marie Barsacq, directrice exécutive et directrice « impact et héritage » au sein du comité d’organisation, explique les ambitions de Paris 2024 sur le sujet. Et dévoile une démarche qui pourrait servir de référence pour les futurs grands événements organisés sur le sol français.

En quoi le volet économique est-il aussi important que le sportif quand on organise des Jeux olympiques ?

Pendant toute la campagne, on a parlé de Jeux utiles. Depuis qu’on a remporté l’organisation, on s’attache à proposer un nouveau modèle d’organisation des Jeux, plus vertueux, responsable et durable. Un des chantiers majeurs, identifié très rapidement, est celui du développement économique et de son impact. C’est « facile » d’organiser des Jeux sans générer d’impact pour ceux qui en ont le plus besoin. Ça a pu être le cas par le passé. On s’est servi de l’expérience des Jeux précédents pour se préparer très tôt et faire monter un maximum d’acteurs dans le train.

Qu’avez-vous appris en observant ce qui s’était fait lors des précédents JO ?

Londres [en 2012] avait fait beaucoup travailler les grandes entreprises, par exemple. A Rio [2016], j’avais pu observer que le comité d’organisation avait mis en place une cellule équivalente à la CGPME (Confédération Générale des Petites et Moyennes Entreprises) qui travaillait à côté de la cellule achats. C’était intéressant, parce que cette organisation avait des informations économiques en amont et pouvait les transmettre à ses membres, et cela avait permis au final de confier des marchés à des TPE-PME. On s’est nourri de cette expérience pour aller encore plus loin, que les petites entreprises ne soient plus forcément en bout de chaîne de la sous-traitance, mais en groupement, associées à des plus gros. On a l’ambition d’associer grands et petits.

Comment intégrer les petites entreprises au processus ?

Très tôt, on leur a fait savoir que nous avions cette logique d’opportunités pour tous. Du coup on a construit avec eux des outils, lancés pour la plupart en avril dernier (voire encadré). On a voulu leur donner du temps pour comprendre comment fonctionnent nos marchés, qui sont liés à la commande publique et qui ne sont pas simples. On est aussi en train de finaliser une cartographie pour qu’elles aient en tête le timing de lancement des marchés et qu’elles puissent se préparer. On les encourage aussi à le faire ensemble, sous forme de consortium.

Quels sont, concrètement, les premiers résultats ?

Aujourd’hui, on a 10.000 entreprises référencées sur nos deux plateformes, qui interagissent très régulièrement avec nous. 60 % des marchés déjà attribués l’ont été à des TPE-PME, dont 10 % à des entreprises de l’ESS. Ces marchés concernent environ 2 % de nos marchés, ce n’est pas énorme, mais on n’est qu’au démarrage. On va générer au total près de 2,5 milliards d’euros de marchés à Paris 2024, c’est maintenant qu’il faut adopter les bons réflexes. Cette semaine [mardi 28 janvier], nous avons organisé un atelier avec 150 entreprises de l’ESS du secteur de l’événementiel, à qui on a détaillé nos besoins dans les domaines de la restauration, de la logistique, de l’accueil. Elles peuvent commencer à penser, seules ou ensemble, aux réponses qu’elles pourront donner à ces futurs marchés. Au total, il y aura environ 400 ateliers comme ça.

Que peuvent apporter ces petites entreprises par rapport aux plus grosses entités ?

Leur qualité, c’est souvent leur capacité d’innovation. Elles peuvent être force de proposition, on est suffisamment tôt dans le temps pour ça. Les entreprises de l’ESS et les TPE-PME sont souvent très agiles et créatives, et on a aussi besoin de savoir quelles sont leurs fonctionnalités pour nourrir nos marchés. Après, comme je le disais, on aimerait aussi les connecter aux grandes entreprises. Par exemple, on a vu lors du Mondial féminin de football que Coca Cola avait travaillé avec Lemon Tri [une start-up installée à Pantin qui recycle des bouteilles en plastique, des canettes en métal et du carton]. C’est dans ce sens que nous voulons aller. Nous allons inciter nos sponsors à s’associer avec des entreprises de l’ESS, mais pour cela, il faut qu’elles soient en capacité de répondre efficacement quand cela arrivera.

Tous les marchés ouverts dans le cadre des JO 2024.
Tous les marchés ouverts dans le cadre des JO 2024. - Paris 2024

Quels retours vous font les acteurs économiques pour l’instant ? Est-ce que certains reprochent que tout ça n’est qu’une question d’image ?

C’est vrai, il faut qu’on gagne la confiance des gens. La connexion entre les Jeux et l’économie solidaire n’est pas évidente pour tout le monde. Il faut la rétablir, et pour cela il ne suffit pas de le dire, il faut le faire. C’est pour ça que l’on va beaucoup à la rencontre d’acteurs de terrain. Avec Tony Estanguet [le président du Cojo], on va depuis plus un an très régulièrement en Seine-Saint-Denis pour rencontrer des acteurs de l’insertion par l’activité, des entrepreneurs, pour savoir si on va dans le bon sens et qu’ils nous disent si ça répond à leurs attentes, si c’est trop ambitieux ou au contraire pas assez concret. Dans tout ce qu’on fait, on promeut ce message que le sport doit être un levier.

C’est-à-dire ?

Prenons l’exemple de l’emploi. On a suivi de près une expérimentation menée par Pôle Emploi Hauts-de-France et la Ligue régionale d’athlétisme, qui avaient mis en place des jobs-dating sur un terrain d’athlétisme. Pendant la matinée, recruteurs et demandeurs d’emploi font de l’athlétisme, sans que personne ne sache qui est qui. Ensuite ils déjeunent ensemble, et enfin seulement les entretiens se font. Il en est ressort que le taux d’insertion était en moyenne plus important que sur des jobs-dating classiques car ce format révèle les talents. Les demandeurs d’emploi montrent leur savoir-être plutôt que leur CV, et les recruteurs regardent différemment les demandeurs d’emploi sur un terrain de sport. Ils voient celui qui est coopératif, celui qui a du leadership, celui qui a une capacité d’écoute. On a décidé de généraliser cette pratique pour Paris 2024. On a signé une convention avec Pôle Emploi national et la Fédération française d'athlétisme pour organiser 50 jobs-dating, d’ici à fin 2020, dans toute la France.

Pour quels domaines ?

Tous. Ce ne seront pas forcément des emplois liés aux Jeux, dans un premier temps. Mais à partir de 2021, il va y avoir les premiers emplois créés pour les JO, notamment dans le domaine de la construction. On va mobiliser entre septembre et décembre l’année prochaine des jobs-dating en Ile de France dédiés aux emplois liés à la construction, du Village olympique notamment.

Combien d’emplois seront mobilisés au total pour les JO ?

Plus de 150.000. On a réalisé une cartographie pour lister les domaines d’activité, les emplois dont on aura besoin et quand. Ça nous permet de travailler sur les publics éloignés de l’emploi pour les former afin qu’ils soient prêts en temps et en heure pour les occuper. Des parcours de formation seront mis en place pour ceux qui auraient besoin de rattraper leur retard sur le numérique, les langues étrangères, etc. L’idée, c’est le long terme, parce qu’on sait que nos emplois sont éphémères. Les Jeux s’arrêteront en 2024, mais on veut avec cette stratégie renforcer l’employabilité des gens pour l’après.

En quoi ce que vous mettez en place pourrait servir pour d’autres compétitions sportives organisées en France ?

C’est aussi notre objectif. On veut que tout cela serve à tout le monde. Le Medef, avec qui on a créé la plateforme Entreprises 2024, discute aujourd’hui avec France 2023 [le comité d’organisation de la Coupe du monde de rugby] pour la duplication de l’outil adapté à leurs besoins. ESS 2024 c’est pareil, il est fait pour nous aujourd’hui, mais il peut très bien avoir demain des fonctionnalités pour d’autres compétitions. Il y a les Mondiaux de ski en 2023, aussi. Cela fait partie de la logique d’héritage qui nous tient à cœur.

Des outils sur mesure

Deux plateformes ont été ouvertes en avril 2019

  • «Entreprises 2024», lancée en partenariat avec le Mouvement des entreprises de France (Medef) pour les TPE-PME.
  • «ESS 2024», lancée en partenariat avec la Maison des Canaux (une association «qui soutient les acteurs économiques engagés pour la solidarité et la planète») pour les entreprises de l’économie sociale et solidaire.

Elles constituent le point d’entrée principal pour permettre aux entreprises de s’informer sur les opportunités économiques liées à l’organisation des Jeux. On y trouve toutes les informations sur les ateliers proposés par le Cojo et tout ce qu’il faut savoir sur les marchés publics. Ces deux plateformes resteront actives après 2024, via le Medef et les Canaux.

Dans le domaine de l’emploi, une agence virtuelle de Pôle Emploi entièrement dédiée à Paris 2024 sera lancée en septembre 2020. Les dirigeants parisiens planchent actuellement sur ce projet, qui devra être «une agence plus agile qu'une agence classique, avec des outils de recrutement plus simple, plus accessible, à la fois pour les recruteurs et les demandeurs d'emploi».