Roland-Garros: Discret, intello et précurseur... Pierre Paganini, l'homme qui a ressuscité Federer et Wawrinka

TENNIS Pierre Paganini a réussi à remettre sur pattes Federer et Wawrinka quand ils allaient très mal

William Pereira

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Vous êtes notre dernier espoir, Obi-Wan Paganini
Vous êtes notre dernier espoir, Obi-Wan Paganini — Sipa (montage WP)
  • Roger Federer et Stan Wawrinka s'affrontent mardi en quarts de finale à Roland-Garros.
  • Les deux Suisses ont traversé de rudes épreuves depuis leur dernier match à Paris en 2015.
  • Leur retour en forme, ils le doivent en grande partie à un homme : Pierre Paganini.

Stan Wawrinka vs Roger Federer. Une fois n’est pas coutume, Roland-Garros a décidé de réunir les deux loustics sur l’autel de la terre battue parisienne. On en sera au quatrième match entre les deux anciens lauréats du tournoi, porte d’Auteuil. Rodgeur mène 2-1, mais l’ancien détenteur du short cochonou a remporté leur seule confrontation en quarts de finale, en 2015, l’année de son sacre. Une gifle (6-4, 6-3, 7-6 pour Wawrinka) dont le maître garde « de mauvais souvenirs ».

Mais en quatre ans, l’eau a coulé sous les ponts, presque à contre-courant. Les trois Grands Chelems remportés par Stan en milieu de décennie, annonciateurs d’un passage de témoin entre un Suisse déclinant et un autre à son apogée était seulement provisoire. Le boss du circuit s’est remis à collectionner des trophées après son séjour inhabituel hors du top 10, précipité par une déchirure au ménisque, pendant que son compatriote le remplaçait dans les limbes du classement ATP… à cause d’une blessure au genou.

Arthroscopie, opérations, Stanimal a tout fait pour ressusciter. Sa victoire en cinq manches et autant d’heures sur le Lenglen face à Tsitsipas, dimanche, confirme sa « deuxième vie » selon l’expression empruntée à Federer. Finalement, la trajectoire récente des deux potes se ressemble et l’un autant que l’autre doivent leur regain de forme au même préparateur physique : Pierre Paganini. Un homme sans qui, avouait le Vaudois six mois après son opération en 2017, il aurait « arrêté [sa] carrière. [Pierre] sait trouver les mots justes et surtout il est tellement bon dans ce qu’il fait, que ce soit la préparation physique ou la rééducation. J’ai vraiment beaucoup de chance de l’avoir. Il a l’avantage de me connaître parfaitement. »

« Un malade de l’effort »

Celui que Paganini connaît en réalité parfaitement, c’est Rodgeur. Plus de vingt piges que les deux se côtoient et travaillent ensemble. Leur rencontre remonte aux années 1990, à Ecublens, dans un sport-études à la Suisse. « Pierre était le patron de la structure, celui qui gérait les liens avec les professeurs, etc. », nous raconte Mathieu Aeschmann, journaliste à SportCenter et ancien élève de l’homme à la casquette blanche, décathlonien de la première heure qui s'était rêvé préparateur physique dans le foot. « De par son rôle, il avait forcément une relation différente avec nous que celle qu’il doit avoir aujourd’hui avec ses joueurs, dont il est beaucoup plus proche. » Mais ce drôle de bonhomme avait déjà ses méthodes bien à lui. Aeschmann, toujours :

« On partait faire du physique avec lui, sur une piste d’athlétisme autour d’un terrain de foot, le truc classique. Tu partais courir avec lui, mais tu ne savais pas exactement ce que t’allais faire. Il voulait tester notre résistance mentale, donc il nous donnait les exercices seulement au compte-gouttes. Tu sais pas si t’étais parti pour faire un, 800 m, un 1.500 m ou plusieurs. Il faut savoir qu’il courait avec nous. Nous, on était crevés, on fixait ses gros mollets, d’un coup il se retournait, courait à notre rythme en marche arrière, tranquille pour nous demander si ça allait, c’était un malade de l’effort. Il faisait les efforts avec nous, il restait pas assis, sifflet à la bouche. »

Pour autant, Paganini n’est pas un simple tortionnaire amoureux des tours de piste abrutissants ni du fractionné de base. C’est même plutôt le contraire, se souvient l’ancien tennisman Christophe Freyss, acolyte du Suisse a Ecublens. « C’était un précurseur dans son travail. Récemment sur le circuit j’ai vu plein de joueurs et joueuses s’échauffer et faire des exercices dont beaucoup me font penser à ce que faisait Pierre à l’époque. Les passages au filet avec medecine ball. Le tennis intégré, aussi, c’est-à-dire le fait de faire un exercice physique puis tout de suite après de travailler la technique. Il a trouvé un joint entre le physique et le technique. Il cherchait toujours l’exercice qui allait plaire à son joueur. »

120 jours avec Federer, 70 avec Wawrinka

Celui qui est nécessaire, aussi. Le préparateur racontait en 2016 pour le site officiel de Roland-Garros le travail de rééquilibrage musculaire effectué avec Stan Wawrinka pour l’aider à progresser. « Stan avait des volumes musculaires très impressionnants dans certains groupes et d’autres beaucoup moins volumineux. Le premier pas consistait donc à adapter sa musculature et sa coordination à tous les types d’exercices qu’il allait devoir supporter. » L’adaptation. Paganini ne jure que par ça et la périodisation à long terme, une idée en vogue depuis longtemps dans le football​ (Mourinho s’en réclame), autrement dit la planification à long terme en fonction des objectifs fixés. C’est cette organisation calendaire qui lui avait permis de planifier minutieusement le retour de Fedex après sa longue pause sur le circuit. Aeschmann vulgarise :

« Avec Stan et avec Rodg, les planifications d’entraînement sur une année se font à partir du physique. Pierre, c’est le mec qui dit "si vous voulez en forme à cette date-là, eh bah on calcule et moi j’aurais besoin de trois semaines là, et dix jours là" pour bosser avec vous. Et les coachs de tennis viennent se greffer à ce programme. Dans la planification, c’est d’abord "on a besoin de faire quoi pour que le corps arrive en forme". Et après, Pierre dit quand et combien de temps il veut travailler avec les joueurs. »

Ces plages horaires coïncident avec le temps passé par le Suisse avec ses joueurs sur le circuit, que l’intéressé estime à 120, 140 jours par an avec Federer et 70 avec Wawrinka. Pour le reste, Paganini n’est pas trop du genre à se montrer dans le box de ses joueurs, sauf exception. Les fins observateurs l’ont vu dans celui de Stan, le jour de sa finale victorieuse à Roland contre Novak Djokovic. Mais ceux qui le connaissent voient en lui un homme allergique aux projecteurs. « C’est pas quelqu’un qui va se mettre en avant, c’est pas dans son caractère », croit savoir Freyss. Aeschmann dira qu’il est « secret ». Mais pas dépourvu de sentiments. Quand il parle de Federer comme d’un « artiste unique » ou de Wawrinka comme du « sportif suisse le plus sous-estimé », il défend deux gars auxquels il tient. Parce qu’au fond, Rodg’et Stan sont ses trophées. Et le court Suzanne Lenglen ne sera mardi rien de plus que la vitrine de luxe de Pierre Paganini.