Du surmenage au doute… Martin Fourcade revient sur cette saison ratée que personne n’a vue venir

BIATHLON Martin Fourcade a traversé une saison 2018-19 compliquée mais riche d'enseignements

William Pereira

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Martin Fourcade
Martin Fourcade — Marco BERTORELLO / AFP

Lundi, Martin Fourcade a fait connaissance avec sa statue au Musée Grévin. Il lui avait prêté son visage des mois auparavant : une demi-heure d’attente pour le moulage, un travail d’orfèvre pour les sculpteurs. « Ça a été plus de boulot pour eux que pour moi », plaisante le septuple vainqueur de la Coupe du monde de biathlon après un point presse à Paris.

Il n’empêche. Ce temps précieux, Fourcade l’aurait peut-être utilisé autrement si on l’avait prévenu de la galère que serait cette saison 2018-19 – deux victoires, trois étapes de Coupe du monde snobées et des Mondiaux ratés – même s’il refuse de jeter entièrement la pierre sur ses obligations extra-sportives. « Je ne pense pas que ce soit en changeant ma façon de fonctionner depuis dix ans que je vais arriver à faire quelque chose de mieux. » De son aveu, le dernier point avec le staff à Oslo la semaine dernière a pourtant fini de valider la théorie du surmenage.

« Je pense qu’il y a eu une surcharge. Ça vient d’un petit peu trop d’envie à l’entraînement pour montrer au nouveau staff que je suis un bel athlète, ça vient d’un peu trop de vitesse sur les skis pour montrer à mes coéquipiers que je suis meilleur qu’eux, ça vient d’un petit peu trop de sollicitations, que ce soit des médias en partenaires ou en projets. Ça vient d’un petit peu moins de récup' parce que j’ai deux filles à la maison qui grandissent… »

La fatigue plus forte que le mental

Si Martin refuse de désigner un seul coupable c’est aussi qu’il n’a longtemps pas compris ce qui lui arrivait, ni contre quoi il se battait. « Il n'y pas eu de signaux avant-coureurs. » La préparation physique de pré-saison est jugée satisfaisante et les premiers résultats sont au rendez-vous. Mais les succès de Pokljuka et Hochfilzen laissent très vite place à ce que l'intéressé qualifiera de spirale négative. « C’est ce qui fatigue le plus. Sur le mois de décembre on se pose toujous plus questions au fil des compétitions. On utilise beaucoup d’énergie pour essayer de s’en sortir. » En vain. Malgré des soubresauts ça et là, le déclin sera inéluctable jusqu'à atteindre son apogée aux Mondiaux d'Ostersund. 

« J’ai beau avoir essayé d’être présent mentalement, il y avait une fatigue qui était un peu supérieure à tout ça. Cette fatigue m’empêchait d’aller puiser dans mon corps. » Impossible, dans ces conditions, d’aller chercher Johannes Boe, que Fourcade a félicité avec un peu de détachement pour ses titres et records, dont celui du nombre de victoires sur une saison de Coupe du monde (16). « J’ai toujours dit que je m’intéressais pas aux records en les battant, c’est pas pour dire l’inverse quand on me les prend », en rigole-t-il. Impossible aussi de suivre ses potes de l’équipe de France, suffisamment confiants pour croire être désormais capables de «  faire vivre le biathlon français sans lui ». « Il y a une frustration qui vient du fait que je n’explique pas la différence entre ce que j’ai pu faire sur la prépa et ce que j’ai fait sur l’hiver par rapport au groupe. »

Fourcade seul avec lui-même

De la frustration naît le doute, du doute naissent les idées noires et le cercle vicieux s’installe. Pour la première fois depuis le début de sa carrière, le biathlète souffre et tombe dans l’incertitude malgré le soutien de son équipe et l’espoir que le mojo finisse par revenir aussi miraculeusement qu’il était parti. « Quand ça marche, année après année, il y a une sorte de facilité qui s’installe et on ne se pose pas les questions du pourquoi ça ne marche pas, puisque ça marche. Là il y a une vraie réflexion, une vraie introspection sur qui on est, pourquoi on fait [du biathlon], pourquoi on continue d’en faire… » Pourquoi ne pas s’être arrêté à son apogée, après les JO 2018 pour éviter la (les) saison(s) de trop, aussi. Fourcade l’admet, l'idée lui a traversé l’esprit dans le feu de l’action après une course loupée « parce qu’il y a l’émotion de l’instant » mais jamais au point de l’envisager sérieusement.

Comme annoncé à la fin du précédent exercice, le biathlète français reste donc sur la logique d’un cycle sur deux années, dont on saura s’il sera prolongé ou pas à l’aube des Mondiaux d’Antholz en 2020. Entre-temps, le dernier représentant de la fratrie Fourcade – Simon vient de prendre sa retraite – tâchera de se reposer convenablement avant la reprise, programmée à la mi-mai. Un retour à l’entraînement « plus progressif que d’habitude pour arriver un peu plus reposé et repartir sur des bases saines » pour retrouver de bonnes sensations. Les ambitions et les victoires viendront après. Et si pour regagner, le Français doit alléger son calendrier médiatique, tant pis : on pourra toujours lui rendre visite au Musée Grévin.