Qualifs Euro 2020: Unité, victimisation, débats d'idées... Comment le Portugal a vécu l'affaire Ronaldo-Mayorga

FOOTBALL L'accusation de viol qui pèse sur Cristiano Ronaldo a sécoué le Portugal et donné lieu à de nombreux débats 

William Pereira

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Cristiano Ronaldo
Cristiano Ronaldo — PATRICIA DE MELO MOREIRA / AFP
  • Cristiano Ronaldo fait son retour avec le Portugal à l'occasion des premiers matchs de qualification pour l'Euro 2020.
  • Accusé de viol par Kathryn Mayorga, il n'avait pas porté le maillot de son équipe nationale au moment où a été rouverte l'enquête.
  • Au Portugal, l'affaire a été largement suivie et a engendré de nombreux débats de société.

Huit mois que ça n’arrivait plus. Cristiano Ronaldo a été aperçu à l’entraînement mardi avec la sélection portugaise dans la « cidade do futebol », le Clairefontaine local, pour préparer les matchs contre l’Ukraine et la Serbie. Avant ça, il fallait remonter au 30 juin dernier pour trouver une trace de CR7 gambadant sur les prés aux couleurs du Portugal.

La Seleção a par la suite profité de l’éclipse ronaldienne pour se qualifier en sifflotant pour le final four de la Ligue des Nations, tandis que son capitaine finissait de s’adapter à sa nouvelle vie en Italie. De là à dire que les champions d’Europe jouent mieux sans lui, il y a une Péninsule que personne n’ose franchir, et certainement pas le sélectionneur Fernando Santos : « Aucune équipe n’est plus forte sans Cristiano Ronaldo. »

Il y aurait pourtant de quoi s’agacer de cet opportunisme qui pousse l’attaquant musculeux à retourner dans les bras d’une mère patrie bien portante, au moment où se profile l’hypothèse d’un second titre en équipe nationale. Mais au Portugal, on vendrait le secret des pasteis de Belem et le coffre de Fernando Pessoa avant de jeter l’opprobre sur l’idole nationale, alors que celui-ci fait l’objet d’une enquête pour viol sur une Américaine. Daniel Seabra, sociologue du sport :

Ronaldo est une idole à laquelle les Portugais s’identifient. Ses succès sont aussi les succès du Portugal. Les Portugais projettent dans CR7 une affirmation de l’identité portugaise, dans le sens où il constitue un emblème du pays. »

Soutenu par le président de la République

Concrètement, ça se traduit par quatre décorations reçues des mains des présidents de la République entre 2004 et 2016, un aéroport à son nom – on passe sur le buste livré avec - et l’indulgence de ses citoyens à chaque égarement. Quand il est condamné, le 24 janvier 2019, à deux ans de prison commuée et une amende de 3,2 millions d’euros pour fraude fiscale par la justice espagnole, le président portugais Marcelo Rebelo de Sousa charge le Conseil des Ordres Honorifiques de déchoir ou non CR7 de ses honneurs. Une semaine plus tard, la présidence annonce que les conditions ne sont pas réunies pour que soit ouverte une quelconque procédure.

A Madère, l’idée de reprendre à l’enfant des hauteurs de Funchal ce qu’il a durement acquis n’a jamais traversé l’esprit du président de cette région autonome. « Ici à Madère, Cristiano Ronaldo a toujours été vu comme une personne bien. Il n’est pas un criminel », argue-t-il, évoquant « l’interprétation d’une question fiscale ».

« Les dieux sont parfaits, surtout pour ceux qui y croient, rétorque Seabra. Au Portugal quand on entend parler de ces situations, les personnes qui idolâtrent Ronaldo présentent tout de suite un tas de "preuves" relatives à son soutien financier aux grandes causes : les victimes d’incendies, les personnes atteintes de maladies graves… Ces personnes sont directement dans un discours de culpabilisation [des accusateurs] et même de victimisation [de CR7], ce qu’on a surtout vu dans le cas de la discothèque. »

CR7 loin « du stéréotype de l’agresseur »

« La discothèque », c’est l’affaire révélée par le Spiegel et les accusations de viol portées par Kathryn Mayorga, 34 ans, pour des faits remontant à 2009 ayant tout simplement conduit la police de Las Vegas à rouvrir l’enquête au mois d’octobre.

Si la secousse est ressentie à l’échelle mondiale, l’épicentre du séisme se trouve au Portugal. On parle de Ronaldo, de l’emblème national. Et qui dit emblème national dit réaction rapide en haut lieu. Le Premier ministre Antonio Costa dégaine le premier : « Cristiano Ronaldo a montré qu’il était un sportif et un footballeur extraordinaire qui fait la fierté du Portugal. Il ne suffit pas que quelqu’un soit accusé d’une chose pour qu’il soit considéré comme coupable ». Rebelo de Sousa invoque, lui, la présomption d’innocence. Quant au sélectionneur, il « croit entièrement en [la] parole [de CR7]. Il ne commettrait jamais un crime de ce genre. »

Pas d’omerta au pays de Camões mais le malaise est palpable. Pendant un mois, les rédactions sportives sont en fusion, l’intelligentsia lisboète pond des tribunes en batterie et les JT ne parlent que de cette affaire. En fin de compte, tout le monde est invité à donner son avis sur le cas Mayorga-Ronaldo, jusqu’à atteindre des sommets d’indécence. Maria do Ceu Santos, genre de Michel Cymès locale, n’hésite ainsi pas à torpiller ces femmes « en décolleté, nombril à l’air et leurs robes de chasseuses d’hommes ». Un arsenal d’appel à l’acte sexuel, consentis ou non, selon sa théorie.

Le Portugal face à son sexisme conservateur

Tout est ici affaire d’idées reçues, nous explique Isabel Ventura, sociologue portugaise spécialiste des crimes et violences sexuels.

« Cristiano Ronaldo a des caractéristiques qui s’éloignent des stéréotypes de l’agresseur. Il est jeune, il a un certain capital érotique et ça rend les gens confus car ils pensent qu’une personne attirante n’a pas besoin de violer, car elle peut séduire facilement. Kathryn Mayorga, elle, est évaluée à son comportement avant, pendant et après l’acte, qui ne répond pas au cliché de la "vraie" victime. Avant le crime sexuel, la victime ne peut pas avoir séduit… Et pendant le crime elle doit résister. L’image de la "vraie" victime est celle d’une personne qui résiste, résiste jusqu’à la mort. »

Dans un pays où #MeToo n’a eu que très peu d’impact comparé aux pays anglo-saxons et même à la France – au mieux, des personnalités publiques disent avoir été victimes d’agressions sexuelles sans jamais donner de nom – le cas Mayorga-Ronaldo, quelle qu’en soit l’issue, aura eu le mérite d’introduire la question des violences sexuelles faites aux femmes (« un tabou au Portugal », selon Ventura).

Et certaines personnes, comme Helena Garrido, directrice adjointe de la chaîne RTP, de constater « que [le Portugal] en est à la préhistoire tout court, même pas la préhistoire du féminisme. » Ventura abonde : « Malgré une évolution rapide ces dernières années, on reste une société très conservatrice et très sexiste », où l’empathie va donc plus dans un sens que l’autre.

Exemple avec Teresa Rita Lopes, intellectuelle à qui l’on doit une grande partie de la reconstitution de l’œuvre de Fernando Pessoa, citée par Publico : « Ronaldo est candidat au rôle de victime. Le plus inquiétant pour lui c’est de voir disparaître ces millions que lui versent les sponsors. Car ils [les sponsors] savent que les consommateurs sont dirigés comme des moutons par des préjugés à la mode et ils finiront par rejeter ce nouveau champion, réduit à l’état de simple violeur. »

Ronaldo plus fort que la qualif de Porto

Pour l’heure, Cristiano Ronaldo n’a pas perdu de sponsor majeur. Nike s’est tout au plus « inquiété » des accusations de viol tandis qu’EA Sport a effacé l’image de Cristiano Ronaldo des menus de Fifa 19 en octobre avant de la remettre puis de la supprimer définitivement il y a plusieurs semaines. Bref, rien d’affolant pour la machine à sous de CR7, lequel a même entrepris de se lancer dans le business d’implants capillaires en février. Les cheveux, sa mère et sa sœur se les arrachaient au lendemain de la publication de la bombe du Spiegel​, confiait, fin octobre, l’intéressé à France Football.

« J’ai donné des explications à ma compagne. Mon fils, Cristiano Jr, est trop petit pour comprendre. Le pire, c’est pour ma mère et mes sœurs. Elles sont abasourdies, et en même temps très en colère. C’est la première fois que je les vois dans cet état-là. »

De l’eau a coulé sous les ponts depuis l’automne. Le volcan médiatique s’est endormi, bien qu’il fume à la moindre nouvelle, comme l’annonce de l’émission d’un mandat d’arrêt de la police de Las Vegas auprès des autorités italiennes pour prélever un échantillon d’ADN du quintuple Ballon d’Or, ou, plus récemment, de l’annulation de la tournée estivale de la Juve aux Etats-Unis pour protéger CR7.

Si elle est suivie, l’avancée de l’enquête est désormais reléguée au second plan par le regain de forme sportif d’un Ronaldo, plus que jamais fierté nationale. Seabra conclut : « Son triplé contre l’Atlético a été massivement relayé, ça a été un motif de Une dans les journaux. Ça a été un grand motif d’orgueil et sa performance a même été plus mise en avant que la qualification du FC Porto en quarts de finale de C1. »

Rien n’a donc changé. A l’ouest de l’Europe, Cristiano reste roi. La seule différence, c’est cette épée de Damoclès, suspendue encore plus haut.