Open d'Australie: Du néant total à demie de Grand Chelem, comment on fait pour retrouver la confiance comme Pouille?

TENNIS On a essayé de comprendre comment un joueur de tennis pouvait s'y prendre pour sortir de la crise...

William Pereira
Lucas Pouille, confiance retrouvée
Lucas Pouille, confiance retrouvée — Jewel SAMAD / AFP
  • Lucas Pouille va défier Novak Djokovic en demi-finale de l'Open d'Australie.
  • Le Français était pourtant au fond du trou en 2018.
  • 20 Minutes essaye de décrypter les mécanismes conduisant au regain de confiance chez le joueur de tennis.

« L’important, c’est la confiance. » La vieille rengaine d’Unai Emery (à lire avec l’accent espagnol et deux petites bouteilles d’eau à la main) du temps de sa pige à Paris pourrait bien devenir la nouvelle devise de Lucas Pouille. Au fond du trou en 2018, année désespérante de régularité dans la médiocrité, le Français est déjà assuré d’aborder 2019 avec la sérénité du demi-finaliste (au moins) de Grand Chelem à l’Open d’Australie. Preuve s’il en fallait que le tennis n’est rien d’autre qu’un gigantesque yo-yo. Il y a presque un côté mystique dans ce soudain regain de forme, sur lequel Makis Chamalidis, coordinateur au département de la performance mentale à la FFT, réussit à mettre des mots :

« il faut distinguer deux types de confiance. La première, on peut l’appeler la confiance magique. Ça vient quand ça vient. On se lève et on se sent bien. Ou parce qu’on a vécu des moments agréables on est mis en confiance par un entourage. Mais c’est pas quelque chose qu’on peut contrôler. Quand on l’a, on a tout de suite peur que ça parte. »

En patois tennistique, on parlerait de « jouer le feu ». Expression totalement appropriée pour décrire l’exploit de Pouille face à Rafael Nadal à l’US Open 2016, moins pour résumer son parcours métronomique pendant cette quinzaine australienne, qui plus est sur un terrain où il n’avait jusqu’ici jamais gagné. Ce serait zapper l’autre élément déclencheur, Amélie Mauresmo (et son binome Loïc Courteau qu’on oublie trop facilement), que ne manque pas de glorifier le Lillois depuis de début de la quinzaine. Dernières louanges en date, dans L’Equipe.

« Forcément, c’est le joueur qui est sur le terrain et qui prend des décisions. Mais toute cette atmosphère entre nous, ça ne vient pas que de moi. La distance que j’arrive à avoir avec la compétition, c’est eux qui me l’amènent et qui arrivent à me garder calme et relâché. »


Vient le second type de confiance, plus fiable « plus construit », dira Chamalidis. « C’est la confiance au niveau des moyens de jeu, en ma maîtrise technique, c’est la confiance dans mon travail physique, et celle dans ma capacité de concentration. » Autrement dit, ce truc en plus qu’ont les Nadal, Federer et Djoko et qu’Amélie Mauresmo a eu le don de transmettre à Victoria Azarenka comme conseillère en 2012 puis à Andy Murray avec le succès que l’on connaît et l'équipe de France de Fed Cup, dont faisait partie entre autres Viriginie Razzano. Contactée par 20 Minutes entre deux réunions, Virginie Razzano se souvient de l'ancienne n°1 mondiale comme d'une capitaine capable de pédagogie pour véhiculer ses idées.

« Elle s'adaptait à chaque joueuse en fonction de la personnalité de chacune et aussi de leur caractère. Elle avait une approche très pédagogique, elle cherchait beaucoup le dialogue. Moi j'étais toujours dans le dialogue avec Amélie. C'était pas «tu vas faire comme si ou ça». » Membre du staff Mauresmo à l'époque, Gabriel Urpi abonde. « Elle comprend très bien le tennis et elle est aussi très sensible dans le sens où elle réussit à comprendre chaque personne, elle est capable de voir où en est la personne au sein du groupe dont elle s’occupe. » Pas anodin. Car identifier le problème, c’est donner un gros coup de pied au fond de la piscine pour remonter à la surface. C’est par là que commence le processus de remise en confiance du joueur.

Etape 1 : Prendre conscience pour reprendre confiance

La théorie de Makis Chamalidis : « Le joueur qui est en manque de confiance, il doit trouver le bouton sur lequel appuyer. Déjà il faut être performant dans l’analyse et se poser les bonnes questions. Pourquoi je fais que des premiers tours ? Pourquoi je joue bien à l’entraînement et pas en match ? Pourquoi je joue moins bien ? Pourquoi je suis moins motivé qu’avant ? Dans la garde rapprochée du joueur, souvent le chef de projet c’est l’entraîneur, ça peut aussi être une autre personne de confiance… Le but, c’est de créer une révolte. »

L’exemple Pouille : A force de premiers tours, à force de politique de l’autruche en conférence de presse, à force de questions sans réponse en 2018, il fallait donc que quelqu’un mette Lucas Pouille face au fait accompli. A la genèse, bien avant Mauresmo, c’est à sa compagne Clémence et ses amis qu’est revenue cette tâche. Le Français raconte : « un jour, ils m’ont dit : ''Quand tu étais à l’Insep, on était impressionnés par ton envie et ta détermination. Là, on a l’impression que tu n’y es plus''. Ça m’a fait du bien de l’entendre. »

Etape 2 : Changer de méthode

La théorie : « Il faut une rupture. Il faut changer quelque chose radicalement. Est-ce que c’est la manière de s’entraîner ? Est-ce que c’est des nouvelles règles de vie ? Je pense que c’est ce qui s’est passé pour Lucas même s’il avait un très bon entraîneur avant en la personne de Manu (Emmanuel) Planque. »

L’exemple Pouille : Après six ans de collaboration, le Nordiste s’est donc séparé, fin 2018, de l’homme qui l’a aidé à effleurer le Top 10 mondial pour s’embarquer dans une nouvelle odyssée avec Mauresmo et Courteau. Non sans mal. « Ça a été la chose la plus dure. Il [Planque] m’a donné 1000 % et le problème ne venait pas de lui mais de moi l’an dernier. On était arrivés à un point où je n’arrivais plus à écouter et à accepter. Il fallait dire stop. »

Et trouver une alternative. Amélie Mauresmo, ancienne vainqueure en Grand Chelem et ancienne numéro une mondiale, ancienne chasseuse de démons intérieurs, etc. Chamalidis : « c’est un autre discours, une autre ambiance et c’est aussi la championne, elle a gagné à Melbourne… Forcément ça joue. Le fait de savoir que ma coach elle sait ce que ça fait d’être en quarts, elle sait ce que ça fait d’être en demies, elle sait ce que sait que de gagner, ça joue. »

Etape 3 : Acquérir la confiance par le travail

La théorie de Gabriel Urpi : « Ce qui donne la confiance c’est savoir ce qu’on fait, savoir ce qu’on est et connaître le jeu qu’on a. C’est le travail qui donne la confiance, autant que le fait de savoir où tu veux aller et de savoir à quoi tu joues. Ce sont des choses qui vont te rassurer. C’est sur ça que tu travailles et après tu perfectionnes ton jeu. Mais il faut d’abord que cette base soit claire dans ton esprit. »

L’exemple Pouille : Ce n’est un secret pour personne, Amélie Mauresmo est une coach aussi stricte qu’impliquée, capable de faire cracher ses poumons à Andy Murray sur des sorties running comme de chapeauter un plan de carrière sur mesure façon DRH à Lucas Pouille ou encore de cerner et corriger son principal défaut (ses retours, que le Français a, selon la rumeur, bossé comme un stakhanoviste) en un claquement de doigts. Polyvalence rassurante, à en croire son joueur.

« Tactiquement et techniquement, on fait du super boulot. L’objectif ici, ce n’était pas d’atteindre les demi-finales ou la finale, c’est vraiment d’améliorer mon tennis, de transférer en match ce qu’on travaille à l’entraînement. Ça m’enlève de la pression. […] A Sydney, ça a été un échec total, mais je n’ai pas baissé la tête, baissé les bras. On est tout de suite reparti au boulot, c’était important de retrouver de la confiance dans le travail. Même moi, je ne m’attendais pas à arriver en quarts de finale ou en demi-finale [à l’Open d’Australie]. Je voulais juste y aller étape par étape. »


L’empathie, le dialogue, la méthodologie, c’est bien. Mais comme le dirait Gabriel Urpi, ce n’est pas ça qui tape dans la balle. « Le tennis est un sport individuel, donc quand on passe par des moments difficiles, vous pouvez avoir qui vous voulez assis à côté de vous, c’est à vous de taper dans la balle et de trouver la solution. » Et une fois sorti de la panade, termine Razzano, « si vous commencez à enchaîner les succès, vous prenez du plaisir à gagner et votre confiance augmente. » Et la confiance, c'est important.