«Aujourd’hui, je n’ai plus de pays», Enes Kanter, le joueur NBA qui a peur d’être assassiné par Erdogan

BASKET L’intérieur des New York Knicks, qui s’oppose publiquement au président turc, refuse de sortir du territoire américain par peur des représailles…

Julien Laloye

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Enes Kanter lors de la présentation de l'effectif des Knicks en début de saison.
Enes Kanter lors de la présentation de l'effectif des Knicks en début de saison. — Michelle Farsi / NBAE / Getty Images / AFP

Enes Kanter pour ceux qui connaissent de loin : l’une des rares grandes gueules de NBA et le meilleur compte twitter de la Ligue by miles. Sa dernière clownerie ? S’enfiler sept burgers de rang au resto du coin puis rater le match d’après à cause d’une intoxication alimentaire. Enes Kanter pour ceux qui connaissent de près : le joueur le plus politisé de la Ligue, tête de turc des pro-Erdogan pour ses saillies permanentes remettant en cause la vitalité démocratique de son pays d’origine. Le pivot des Knicks s’arrache plus qu’un spécialiste des gilets jaunes sur les plateaux télé américains depuis qu’il a annoncé faire l’impasse sur le match délocalisé de son équipe à Londres, jeudi.

La raison ? La crainte d’un sale coup des sbires du régime comme dans un mauvais film d’espionnage des années 1980.

« J’en ai parlé avec les dirigeants, c’est malheureux, mais je ne vais pas pouvoir me rendre à Londres à cause de ce maudit président totalement dingue. Si j’y vais, il est possible que je me fasse tuer là-bas. Je préfère rester ici et m’entraîner. C’est triste que des choses pareilles empêchent quelqu’un de travailler, mais c’est comme ça avec ce dictateur. Ce ne serait pas difficile de m’assassiner là-bas. Le régime a beaucoup d’espions à Londres ».

« Le régime a beaucoup d’espions à Londres »

On en est presque à imaginer le géant de 2m11 s’effondrant à l’aéroport d’Heathrow après une barbouzerie des services secrets d’Ankara quand Hank Fetic nous ramène à la réalité. Le manager de Kanter, qui est aussi un ami d’enfance, explique à 20 minutes l’enjeu de ce (non) déplacement londonien : « Personne ne va chercher à le tuer. Mais on a peur qu’Enes ne puisse plus sortir du territoire une fois là-bas. C’est comme ça qu’a procédé la Grande-Bretagne avec Akin Ipek, un millionnaire opposant au régime. Ce dernier risque désormais l’extradition en Turquie. Et après, on ne sait pas ce qui peut se passer là-bas ».

La Turquie a annulé son passeport en 2017

Une petite idée quand même. Mardi, les autorités turques ont fait savoir qu'elles s'étaient adresser à Interpol pour le faire arrêter. Kanter risque quatre ans de prison au pays pour avoir insulté à plusieurs reprises Recep Erdogan sur les réseaux sociaux, le traitant entre autres « d’Hitler du XXIe siècle ». Le garçon préfère en rire sur le coup (« Quatre ans seulement pour tout le mal que j’ai dit ? »), mais une grosse frayeur finit par lui ôter son envie de blaguer.

Printemps 2017 en Indonésie. Kanter dort à l’hôtel avant d’animer un de se ses nombreux camps d’été quand il est prévenu de la visite imminente de deux policiers dans un pays aux relations confortables avec Erdogan. La suite ? Une fuite à l’anglaise au milieu de la nuit pour prendre le premier avion qui permette de quitter Singapour, puis encore une journée d’angoisse à l’aéroport de Bucarest, où on l’informe que son passeport turc n’est plus valable. D’abord tatillonne, la police roumaine finit par le laisser rentrer aux Etats-Unis après quelques coups de fil des avocats de la NBA et la pression diplomatique d’au moins un sénateur de l’Oklahoma, alors résidence du joueur.

L’épisode pousse le joueur à raconter sa mésaventure sur The Players Tribune, le média où les sportifs s’expriment sans filtre journalistique. Morceaux choisis :

« Je ne suis plus revenu en Turquie depuis deux ans. Je n’ai pas non plus parlé à mes parents ces deux dernières années. On m’a raconté qu’un jour, mon père est allé à son épicerie habituelle et la personne à la caisse lui a craché à la figure juste parce qu’il était le père d’Enes Kanter. […] Je ne peux plus parler à mes amis en Turquie. Ils pourraient avoir des problèmes rien qu’en me suivant sur Twitter ou en likant une de mes photos sur Facebook. Aujourd’hui, je n’ai plus de pays ».

Kanter est accusé par le pouvoir truc d’être un proche de Gülen, l’ancien allié d’Erdogan, aujourd’hui considéré comme l’instigateur du coup d’Etat manqué de juillet 2016, quand les chars de l’armée ont pris les rues d’Istanbul avant de rentrer dans leurs casernes. Une proximité dont Kanter ne se cache pas. L’ancien pivot du Thunder passe beaucoup de temps au domicile du prédicateur musulman exilé en Pennsylvanie. Il a même raconté avoir passé la nuit du 15 au 16 juillet [celle du coup de l’Etat], devant la télé avec Gülen. « C’est le seul endroit où il peut avoir des discussions politiques avec des compatriotes et parler du pays », résume son manager, qui décrit comment la Turquie essaie d’effacer Kanter de la mémoire collective.

« Enes est privé de sélection depuis 2011, et les chaînes turques refusent de passer les matchs des Knicks depuis qu’il évolue là-bas. Il faut bien se rendre compte que la Turquie aujourd’hui, c’est comme la Corée du Nord, il n’y a aucune place pour les opinions dissidentes et les médias d’opposition. » Fetic assure même que Nike, sponsor de Kanter depuis son adolescence, a mis fin à son contrat avec le coéquipier de Ntilikina pour éviter que ses magasins ne soient boycottés en Turquie.

Une posture de victime qui lui vaut régulièrement l’ire des zélateurs d’Erdogan. Par exemple, cette passe d’arme avec un ancien grand joueur turc de NBA, le sniper Hedo Turgoglu, désormais conseiller de la présidence, qui accuse Kanter de s’inventer une histoire de persécuté : « Cet individu essaie de rester dans l’actualité par de tels propos politiques insensés. Ces propos relèvent de sa campagne politique de diffamation visant la Turquie, depuis un certain temps. » « Il est faux de dire qu’Enes Kanter est un opposant, ajoute Fatih Karakaya, journaliste turc résidant en France. C’est un simple sportif qui joue en NBA comme des tas de sportifs turcs jouent à l’étranger à un haut niveau. Le basket est loin d’être aussi célèbre que le football en Turquie, et sa renommée tient davantage aux controverses qu’il suscite qu’à son talent ».

Jugement un peu sévère pour le troisième de la draft 2011, considéré comme un « impact player » capable de grosses séquences offensives dans la raquette. Un peu le même profil – en bien plus abouti- que son jeune frère Kerem, aperçu à Bourg-en-Bresse cette saison, avant d’être coupé en décembre.

« Un garçon discret et relativement autonome, qui n’avait pas besoin d’être chaperonné, raconte Frédéric Sarre, le directeur sportif de la JL Bourg. Pas le genre à parler politique avec ses équipiers, mais il s’est vite intégré à la communauté turque de la ville ». Fetic, également manager de Kerem, confirme : « Il a adoré son expérience en France et il se verrait bien continuer en Europe. Je le tiens loin du combat mené par son frère, c’est convenu entre nous trois ».

Le même sort qu’Hakan Sukur

Kerem est le dernier membre de la famille en lien avec Enes. Leur père, ex-enseignant l’Université Medeniyet, attend son procès pour le mois de mars : il risque 15 ans de prison pour appartenance à un groupe terroriste, le FETO de Gülen. Mehmet Kanter a renié publiquement son fils il y a plusieurs mois, sans qu’on sache s’il y a été contraint ou non. « Je ne sais pas si je le reverrai un jour », a l’habitude de répéter le joueur des Knicks, qui espère obtenir la nationalité américaine en 2021 afin de voyager plus librement. Mais certainement pas pour rentrer en Turquie. « Même si la situation devait s’améliorer, il y aura toujours des gens pour s’en prendre à lui, estime son ami. Il est prêt à ne plus revoir son pays pendant un très long moment ».

S’il a la nostalgie des douceurs du Bosphore, il pourra toujours échanger avec Hakan Sukur. L’ancien buteur de Galatasaray, lui aussi ostracisé par le régime après avoir été député de l’AKP, a refait sa vie du côté de Palo Alto, où il tient un café. Club NBA le plus proche ? Les Sacramento Kings. Une idée de destination comme une autre pour Enes Kanter, plus vraiment en odeur de sainteté à New-York si l’on en croit les dernières rumeurs de transfert.