Willy Voet: «Ils me doivent beaucoup. Et pas seulement pour les piqûres dans le cul»

Propos recueillis par Romain Scotto

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Willy Voet, l'ex-soigneur belge de la formation cycliste professionnelle Festina, le 24 juillet 1998, à Loos lez Lille, quelques jours après son arrestation à la frontière franco belge, dans une des voitures de son équipe, le coffre rempli de produits dopants.
Willy Voet, l'ex-soigneur belge de la formation cycliste professionnelle Festina, le 24 juillet 1998, à Loos lez Lille, quelques jours après son arrestation à la frontière franco belge, dans une des voitures de son équipe, le coffre rempli de produits dopants. — P.Rossignol/REUTERS
Le 8 juillet 1998, il conduisait la voiture Festina, arrêtée à la frontière franco-belge, le coffre rempli de produits dopants. Dix ans plus tard, le nom de Willy Voet est toujours associé au plus grand scandale de dopage de l’histoire du Tour de France. Après avoir été chassé du peloton, connu la prison et écrit un livre, l’ex-soigneur belge se livre sur 20minutes.fr.

Willy Voet, dix ans après l’affaire, que faites-vous de vos journées?
J’habite à 25 kilomètres de Gap, avec ma femme et mes deux enfants. Je suis chauffeur de car, dans la région. Je roule surtout entre Marseille et Gap sur des lignes régulières. C’est mon boulot maintenant. Au départ, j’ai eu du mal à le trouver. Quand vous êtes suspendu, que vous traînez une grosse affaire sur le dos, ce n’est pas évident de trouver du boulot. A l’époque j’avais 56 ans. Je connaissais le fils du patron de la société. Comme j’avais l’habitude de beaucoup rouler et qu’il me restait encore mon permis…

Vous avez réussi à tourner la page?
J’essaie. Mais, on me reconnaît toujours dans la rue. L’affaire a tellement été médiatisée que tout le monde se souvient de moi. Au moins de mon nom. C’est assez embêtant d’ailleurs. Mais je n’ai tué personne, que je sache. J’ai juste fait mon boulot. Après j’ai dévoilé des choses pour sauver ma peau. Pas pour casser le milieu. J’aime trop le vélo. Ce sont ses acteurs que je n’aime pas. Et ils me doivent beaucoup plus que ce que je leur dois. Non seulement pour toutes les piqûres dans le cul, mais aussi pour les soins et les entraînements.

Ils vous doivent beaucoup parce que vous les avez dopés?
J’ai travaillé longtemps avec le docteur Eric Ryckaert. Il disait tout le temps, «on ne dope pas les coureurs, on les aide». Il fallait les faire courir comme ça. C’était bon pour eux. A l’eau claire, il est impossible d’être performant. Quand on pédale sur de longues distances tous les jours, sous la chaleur, le corps ne peut pas récupérer. Donc c’est indispensable. On a travaillé avec de l’EPO, de l’hormone de croissance. Si on voulait jouer les premiers rôles, il fallait faire comme ça. Pour nous, cela faisait partie du suivi médical. On voulait vraiment bien faire. Ce n’est qu’après coup qu’on a pris conscience d’avoir joué avec le feu.

Aujourd’hui les choses ont-elles changé?
Quand on voit l’allure à laquelle roulent les coureurs… Ça va aussi vite qu’avant, voire plus vite. Je ne vois pas comment les choses auraient pu changer. Gagner le Tour à l’eau claire, ça me paraît difficile. Mais pour moi, ce n’est pas grave. C’est toujours le meilleur qui gagne. A la base, les coureurs sont quand même des gens hors du commun. Même avec les meilleurs produits, n’importe qui ne devient pas un champion.

Vous avez gardé des contacts dans ce milieu?
Avec certains anciens collègues de travail, oui. J’ai quand même fréquenté le monde du vélo pendant trente ans. Mais dans l’ensemble, tous les coureurs me font la gueule parce que j’ai tout dévoilé. Ça me déçoit. Il n’y a jamais eu la moindre solidarité envers moi. Il y a dix ans, j’ai quand même payé de ma poche les 90.000 francs d’amende douanière pour des produits qui leur étaient destinés!

Dans ces moments-là, il n’y a plus aucune solidarité?
Non. S’ils avaient eu des sentiments, ils auraient pu se dire, bon OK, on va payer pour lui. Mais non, rien du tout. Personne ne m’a soutenu. Et c’est ce qui m’a fait le plus mal. Ça m’a cassé. Moi, j’ai tout fait pour eux. Alors quand au final on se prend le retour de l’élastique en pleine gueule…

Aujourd’hui encore, ils vous tournent le dos?
Pour la plupart oui. J’ai des liens avec Bruno Roussel (l’ex-directeur sportif de l’équipe) parce qu’au fil du temps, les choses se sont arrangées. Il a tout avoué aussi. Maintenant, de temps en temps, on donne ensemble des conférences sur le dopage.

Vous aimez toujours le cyclisme?
Bien sûr, Le vélo, c’est toute ma vie. J’en ai fait moi-même, je me suis chargé. Je sais comment ça marche et tout ce qu’il se passe. Le vélo, je l’ai toujours connu comme ça.

Vous avez des regrets par rapport à ce qu’il s’est passé il y a dix ans?
Peut-être que je suis resté un peu trop longtemps dans le milieu. Si j’étais parti plus tôt, je n’aurais pas été arrêté. Mais quand je regarde en arrière, il y a de bons souvenirs. On a gagné pas mal de courses, j’ai connu deux champions du monde. Le plus chiant, c’était la prison, mais après, il y reste du positif.