Concurrence chez les Bleus, com, embrouilles et théories du complot... Dans les coulisses du Ballon d'or

FOOTBALL Le Ballon d'or, son monde, ses codes, sa com...

William Pereira

— 

Ce qui se cache vraiment derrière les belles images
Ce qui se cache vraiment derrière les belles images — AFP (montage WP)
  • Les votes pour le Ballon d'or sont clos.
  • Les premières tendances donnent Varane et Mbappé sur le podium mais perdants derrière Modric.
  • Cette campagne, l’une des plus ouvertes des dix dernières années, a permis de remettre en exergue les coulisses et diverses campagnes de communication orchestrées par les uns et les autres.

« Il faut attendre le 3 décembre. » Journaliste à France Football, Thierry Marchand ne dira pas un mot sur le Ballon d’or. C’est pas faute de l’avoir relancé plusieurs fois au téléphone. Tant pis. De toute façon, un de ses homologues avait déjà vendu la mèche sur les ondes de RFI plusieurs jours auparavant. On y apprenait qu’après dépouillement de la moitié des votes, Modric menait la danse devant Raphaël Varane et Kylian Mbappé. On suppose qu’Antoine Griezmann n’est pas loin derrière. Bref, ça fait trois Bleus en concurrence directe.

A la fois une bonne chose et un motif d’inquiétude. Dans ce monde de testostérone et d’ego, une telle récompense individuelle peut flatter le gagnant autant que susciter l’envie chez les vaincus. Ne dit-on pas que Neymar a quitté le Barça pour se défaire de l’ombre de Lionel Messi dans le seul but d’aspirer au Ballon d’or ? Et puis, Griezmann l’a dit lui-même après son but en Ligue des champions contre Dortmund, début novembre : « tout le monde veut le gagner ». Contacté par 20 Minutes, l’ancien président du Real Madrid (2006-2009) Ramon Calderon tente de nous rassurer.

« Ces gars-là sont des sportifs dont la volonté première est de gagner, ils veulent être reconnus comme les meilleurs, oui, mais d’après mon expérience de neuf ans au Real Madrid, j’ai toujours vu de la joie si un coéquipier gagnait un titre ou une reconnaissance personnelle chez un joueur qui lui-même était candidat à ce titre. Je ne pense pas que ça nuira [à la relation Mbappé-Griezmann]. »

Les paroles de Didier Deschamps en conférence de presse de veille de Pays-Bas-France vont dans ce sens. « Je ne pense pas que les matchs qui ont précédé ont démontré ça, bien au contraire. Et puis de toute façon c’est déjà décidé. Il n’y a jamais eu d’opposition. Il n’y a pas de lutte entre eux. La présence des deux c’est une force pour l’équipe de France », a déclaré le double champion du monde.

La France en campagne

Il n’empêche que, bien qu’ils l’aient fait dans une ambiance sud-américaine, nos Bleus ont mené campagne. Comme tous les autres, en fait. « Ça a toujours fait partie du Ballon d'or d’essayer de faire parler de soi autrement qu’en dehors du terrain », explique le journaliste de FF. Ça passe par les réseaux sociaux, bien sûr, on peut citer pour exemple le soutien affiché par Ramos à Modric sur Instagram après l’attribution du prix de meilleur joueur UEFA de l’année, mais avant tout par des interventions devant la presse. Prenons Griezmann et Mbappé :

Grizou : « J’espère que ça sera pour un Français (…) Quand tu as 18 ans, que tu arrives au centre de formation, que tu fais tes premiers pas, tout le monde le souhaite. Si c’est mon année ? Je sais pas, on verra. »

Kyky : « J’ai mis tous les ingrédients de mon côté pour le remporter. J’ai fait tout ce qui était possible. Après, je ne peux pas voter à la place des gens (rires). »

Chacun son style. L’attaquant de l’Atlético mise sur une forme de réserve quand celui du PSG affiche sans crainte ses ambitions. L’exercice est compliqué, il faut à la fois se montrer persuasif sans avoir l’air de prendre le melon. C’est bien pour ça que, dans la plupart des cas, la communication pour le Ballon d’or est principalement menée par les institutions elles-mêmes. Marchand : « Dans les années Fifa, c’était surtout les clubs qui la faisaient. C’était le Barça, c’était le Real, qui communiquaient énormément dans la presse pour promouvoir leurs joueurs. »

Pas seulement pour faire plaisir à leurs joueurs, pas par faiblesse devant des caprices de stars mais aussi par intérêt. Le Ballon d’or est une institution, un trophée que les clubs exposent dans leurs musées à côté des coupes aux grandes oreilles. « C’est très important, ça apporte du prestige, ça apporte de la reconnaissance à un club d’avoir des joueurs sacrés meilleurs du monde… ça lui donne une reconnaissance mondiale », illustre Calderon.

De l’art de miser sur le bon cheval (et autres théories farfelues)

Forcément, en interne, les grands clubs élaborent des plans, toujours plus, pour faire en sorte que leur nom soit associé au Ballon d’or. Comme acheter un favori à son obtention. « Cannavaro, il arrive en 2006 et il est considéré comme un Ballon d’or du Real alors qu’il a fait une grande partie de sa saison dans un autre club [la Juve] », nous rappelle le journaliste de France Football. Malin.

Tous les coups sont permis, donc, mais il y a une règle à respecter – et ce n’est pas forcément une bonne nouvelle pour les Bleus : il faut miser sur un seul cheval. En 2010, quand le peuple réclame le Graal pour Iniesta, Xavi ou Sneijder, c’est Lionel Messi – seulement quatrième aux yeux des journalistes – qui l’emporte. Parce que les pontes du Barça l’ont bien voulu. « Dans la presse, Xavi et Iniesta eux-mêmes disaient que Messi le méritait. » Si l’on en revient à nos trois Français, à part Noël Le Graët, dont le souhait de voir Varane ramener la coupe à la maison est tout sauf un secret, personne n’a pris position pour X ou Y. « Evidemment, c’est plus compliqué [quand il y a plusieurs prétendants dans la même équipe] parce qu’il faut choisir », expose Marchand.

Tellement dur que selon une légende urbaine bien connue des journalistes allemands/germanophiles, le Bayern Munich aurait commandé un sondage à Bild (dont il est proche) pour choisir son ambassadeur pour le Ballon d’or 2013.

« Dans les rêves les plus fous des conspirationnistes, ce papier pourrait être une " commande " du Bayern, et, après le vote, le Bayern aurait décidé de soutenir Ribéry corps et âme », nous explique Ali Farhat, journaliste pour 11 Freunde. La suite est connue. Hoeness y va à fond les ballons et défend que tout autre résultat qu’un succès de Kaiser Franck serait scandaleux. De la com, quoi. « Je ne sais pas à quel point ces histoires de communication propagandiste influent ou non sur le résultat final, s’interroge Ramon Calderon. Les joueurs gagnent le Ballon d’or sur le terrain. »

Crise d’ego et intimidation

Il a raison. En 2013, Ronaldo le gagne sur un triplé monstrueux contre la Suède en barrage pour la Coupe du monde… grâce à un report du vote organisé par la FIFA. Coup de Trafalgar. Le jeu hors des quatre lignes est « d’autant plus important que le vote est indécis », explique Marchand.

Dans de telles circonstances, nerfs et egos étant mis à rude épreuve, mieux vaut ne pas être en porte-à-faux avec un prétendant au trophée : l’agent de CR7, Jorge Mendes, est monté sur ses grands chevaux après l’attribution du prix de joueur de l’année à Modric par l’UEFA (« il a marqué 15 buts, portant le Real Madrid à bout de bras jusqu’à la conquête de la Ligue des champions encore une fois. C’est simplement ridicule », s’était-il plaint dans les colonnes de Record ). Si on remonte à 2013, Ribéry avait pris à partie verbalement un Gérard Houllier défavorable à son élection (« ce n’est pas un joueur de classe mondiale qui te fait gagner l’équipe comme Lionel Messi ou Cristiano Ronaldo ») un soir de match amical des Bleus au Parc des Princes, en octobre 2013.

« Ce sont des gens très compétitifs qui sont attachés à ne rien lâcher dans tous les domaines. Et la communication est un de ces domaines. », termine Marchand. Vivement le 3 décembre, qu’on sache enfin qui de Modric, Mbappé, Varane, Griezmann, voire  CR7, jongle le mieux avec le ballon rond et ses codes.