Route du Rhum: Du bord à bord au «dernier virement mythique», on vous raconte la dernière journée de folie

VOILE Les dernières heures de la Route du Rhum ont offert un scenario incroyable…

B.V.

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Le sprint entre Francis Joyon et François Gabart sur la route du Rhum
Le sprint entre Francis Joyon et François Gabart sur la route du Rhum — L. VENANCE/ AFP
  • La fin de la course sur la route du Rhum a été pleine de suspense, et Francis Joyon s'est imposé au sprint face à François Gabart.
  • On vous raconte de l'intérieur ces dernières heures complètement folles.

« Inspiré de faits réels (et du récit de 20 Minutes). » Des fois que Damien Chazelle se décide à en faire un film et qu’il y ait un peu de pognon à se faire dans l’histoire dans la vente des droits, on a décidé de prendre les devants. Après tout, si on raconte l’histoire d’un mec qui a vaguement claudiqué sur la lune, pourquoi ne raconterait pas celle des deux marins qui ont volé sur l’eau ? Dans une fin de course au scénario hollywoodien, Francis Joyon (IDEC) a remonté près de 56 milles (103 kilomètres) dans la dernière journée pour remporter au sprint la Route du Rhum en pleine nuit guadeloupéenne, avec sept minutes d’avance (!) sur François Gabart (Macif). On vous refait la fin de course, vue de l’intérieur.

Dimanche matin : Quand l’espoir renaît

Ça va bientôt faire une semaine que François Gabart se balade en tête de la route du Rhum. Mais il y a un truc qui cloche. « On s’est assez vite rendu compte qu’il avait de sérieux soucis, à partir de mardi je crois, explique Gwénolé Gahinet, le routeur de Francis Joyon. Sur la fin du contournement de la dépression, il y a eu un passage de front qu’on a réussi à faire assez sud pour limiter la taille du vent. Macif a prolongé plus vers le sud donc on a commencé à se douter qu’il était en train de réparer et qu’il avait des soucis sur son bateau, qu’il cherchait le calme. Petit à petit on est passé de l’idée de finir la course pour faire un podium à l’idée de chasser Macif. »

N’empêche, au pointage de dimanche matin, il y a toujours quasiment 100 kilomètres d’écart entre les deux hommes. Et on annonce l’arrivée de Gabart entre 20h et 22h heure française. « A ce moment-là, jamais on n’aurait imaginé un retour aussi rapide de Francis, précise Jacques Caraës, le directeur de la course. D’abord on ne savait pas exactement la gravité des problèmes sur Macif, même si on voyait une dégradation de vitesse, mais il avait aussi un vrai matelas d’avance. »

Dimanche 17h22 : Le communiqué de presse qui change tout

« Un foil et un safran manquants à bord du trimaran Macif. » On approche de la Guadeloupe au moment où l’équipe Macif décide de révéler les avaries qui handicapent le bateau de Gabart depuis plusieurs jours. « On accueille toujours ces infos-là avec méfiance, assure le routeur de l’équipe en face. Ils ont caché leur problème pendant toute la traversée alors qu’on savait qu’ils en avaient. Je pense qu’ils ont choisi de le faire car ça montrait qu’ils n’avaient pas spécialement de handicap sur la fin de course avec un vent faible. C’était très stratégique. Ça allait être dur de le passer quand même. »

Rien n’est encore fait, et au moment où Gabart passe le Rocher de la tête des Anglais à la pointe de la Guadeloupe, Joyon est 20 milles derrière. Il était à 170 vendredi et va beaucoup, beaucoup plus vite.

Dimanche pendant que le PSG atomise Monaco : Gabart « encalminé »

Tout bon expert en voile vous le dira, le contournement de la Guadeloupe est un sacré boxon. Pas de vent, pas de vent. Gabart est piégé par sa trajectoire qui l’éloigne des cotes. « Au milieu de l’île il a été très, très arrêté et il a fait des traces, il était encalminé (immobilisé) sans vent, détaille Jacques Caraës. Francis, lui, a conservé une pression qui descendait des montagnes, plus au bord des cotes ». « Macif était dans la pétole totale et nous on a réussi à trouver un petit couloir le long de la Guadeloupe pour revenir au contact, poursuit Gwénolé Gahinet. C’était génial, on avait tout un petit réseau de gens qu’on connaît en Guadeloupe, des pêcheurs, des régatiers, même un mec en moto qui sillonnait toute la côte à Basse-Terre pour nous aider à trouver le vent. »

Dimanche, 0h27 : Gabart reste en tête à Basse-Terre

Mais avec 17 minutes d’avance. C’est infime. « Notre vécu et le boulot de routeur fait qu’on a besoin de modérer nos émotions mais à ce moment-là c’est pas facile, assure Gahinet. Quand on revient à 0,5 mille il y a de l’excitation dans l’air, on sent qu’on est à deux doigts de le faire. » Pourtant, Gabart reprend un peu le large dans le début de la remontée vers Pointe-a-Pitre. Explication technique : « Au niveau cap il tenait moins l’angle, ce qui a créé un certain latéral du canal des Saintes jusqu’à Pointe-a-Pitre. C’est ce qu’il lui a donné un gain net sur la distance au but. » Mais a aussi ouvert la porte à Joyon…

Lundi, 2h du matin : Joyon passe devant

Pour la première fois de la Route du Rhum, à 12 milles de l’arrivée, Joyon passe devant Gabart après avoir fait un intérieur digne de Lewis Hamilton dans le Canal des Saintes. Gahinet explique cette remontée : « Francis nous écrit un message en nous disant "regardez c’est marrant ma trajectoire", et là il nous fait une trajectoire Francis Joyon, un truc improbable quoi (rires). Il doit choper des vents qui descendent les montagnes la nuit et au lieu d’avoir du vent d’est, il a eu jusqu’à du vent de nord, ce qui lui a quasiment permis de gagner. Là on a recommencé à y croire vraiment, mais il fallait encore faire le dernier virement pour vraiment passer devant. Sauf qu’un filet de pêche s’est coincé dans le safran de Francis. Ce n’est pas extrêmement handicapant, mais bon… »

Pendant ce temps-là, à Pointe-a-Pitre, l’ambiance devient dingue avec le scénario de course. « Il y avait une atmosphère incroyable, témoigne le directeur de course. Il y avait du suspense à terre au village où l’on pouvait voir sur écran géant l’évolution des deux bateaux et en mer, avec beaucoup de bateaux autour des deux marins. Mais qui sont restés très respectueux de ce mano a mano. »

Lundi, 4h du matin : Les deux bateaux côte à côte, un vrai match-racing

C’est rarissime, ou presque. Coincé dans la pétole, les deux skippers se retrouvent littéralement bord à bord à 1 mille (1,8 kilomètre) de l’arrivée. Les images sont incroyables.

« C’est très rare de finir corps à corps comme deux bateaux en match racing, poursuit Jacques Caraës. La stratégie de Francis a été de ne jamais rien lâcher. François a eu un peu moins d’aisance, sans son safran il a moins bien viré. Ça s’est joué sur un virement ». Que Joyon qualifiera de virement « d’anthologie » en conférence de presse après son arrivée.

« A ce moment-là, nous, on a donné quelques indications mais on a un rôle assez limité, explique le routeur de Joyon, dont le rôle est de conseiller le skipper sur les trajectoires de course. Il est allé contre notre avis, il a vu qu’il y avait un haut fond et que si Macif n’avait pas viré jusqu’à un certain point, il serait obligé d’attendre plus longtemps. C’est ce qui s’est produit, Francis a viré en premier et Gabart a du attendre 30 secondes pour virer à son tour. C’est une manœuvre très bien réussie par Francis et c’est ce qui explique qu’il y ait sept minutes d’écart à l’arrivée alors qu’ils étaient bord à bord juste avant. On s’attendait à de grandes manœuvres de Gabart et finalement, ça a été l’inverse. »

Lundi, 4h21 : Joyon remporte la Route du Rhum

Au milieu de la nuit, Joyon réussit l’un des plus beaux come-backs de l’histoire de la voile en franchissant la ligne d’arrivée sept minutes avant François Gabart. Une fin de course à la hauteur de l’arrivée de la première édition en 78, qui avait vu Mike Birch battre Michel Malinovsky de 98 secondes. Joyon s’empare aussi au passage du record de l’épreuve en 7 jours, 14 heures, 21 minutes et 47 secondes.  

Quelques minutes après l’arrivée, les deux skippers s’étreignent dans la nuit guadeloupéenne. Le respect est au niveau de la performance sportive. Gabart, en conférence de presse : « Oui, c’est terrible, tu ne peux pas imaginer ce scénario. Mais je suis hyper content de finir derrière Francis. Si j’avais dû choisir derrière qui terminer, c’est lui que j’aurais choisi. C’est un marin hors-pair, que j’ai toujours admiré. Décrocher la seconde place derrière lui, c’est juste fabuleux parce que c’est un beau vainqueur. Et je suis hyper content qu’on ait été là pour écrire cette version de la course. »

Pour Joyon, 62 ans, l’histoire a quelque de particulier. « C’est sans doute la fin de sa carrière, il pouvait pas rêver mieux que de gagner de cette façon-là et devant François Gabart, qui a un bateau plus récent plus rapide », conclut Gwenolé Gahinet.