Naples-PSG: Intox, Bari, monument en ruine... Pourquoi De Laurentiis ne voulait pas jouer le match au San Paolo?

FOOTBALL Le président du Napoli aimerait bien rénover le stade San Paolo…

William Pereira

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L'état du San Paolo est une des raisons qui l'expliquent
L'état du San Paolo est une des raisons qui l'expliquent — AFP (Montage WP)

De notre envoyé à Naples,

Aurelio de Laurentiis (ALD pour les intimes) aime les punchlines. Il les maîtrise à la perfection. Au début du mois de septembre, alors que le coup d’envoi de la Ligue des champions approche, le président du Napoli se laisser aller à une de ses excentricités quitte à égratigner le monument du club, le Stade San Paolo. « J’ai demandé à l’UEFA d’autoriser les matchs de la Ligue des champions à Bari. Je suis prêt à payer mille bus de ma poche pour permettre aux fans de se rendre au San Nicola. Dès que je l’ai vu j’ai tout de suite compris que c’était un vrai stade. » Pan. Le tacle est sévère et laisse perplexe : comment ça, Naples-PSG délocalisé ? Dans le texte ça donne un truc du genre :

- Faudrait pas réserver les billets d’avion pour le match à Naples ?

- On attendrait pas plutôt de voir si ça se joue à Bari ? Pour le moment on sait même pas où le match aura lieu.

- Ah ouais, pas con

Les billets seront réservés un mois avant le déplacement du PSG en Italie, début octobre. Rien de méchant. D’ailleurs, après un ou deux coups de fil de l’autre côté des Alpes, on nous fait plus ou moins comprendre qu’on a été naïfs de prendre les paroles du personnage au sérieux. « Ses phrases, on les connaît, on n’y fait plus trop attention. Les supporters ont gueulé et il a été vite acculé, c’était pas envisageable », nous explique Guillaume Maillard-Pacini, spécialiste Serie A pour Eurosport. « Après, est-ce qu’il n’y avait quand même pas un fond de vérité, ça c’est un autre débat. »

De fait, le coup de pression d’ALD relève à la fois du marronnier et du « fond de vérité ». Voilà des années que le San Paolo ne répond que très moyennement aux normes de l’UEFA et autant de temps que le patron de Naples s’en agace. « Depuis cinq ans ou un peu plus, tu as toujours ce débat qui revient car le club est obligé d’obtenir une dérogation annuelle de l’UEFA pour que le stade puisse accueillir des matchs de Coupe d’Europe. Et de Laurentiis propose toujours un stade bis. D’habitude il propose celui de Palerme, la nouveauté c’est que là il a envisagé de jouer à Bari », nous expose Mirko, supporter napolitain bien informé.

ALD rêve-t-il plus grand pour Bari ?

Le changement n’est pas innocent. Le producteur de cinéma a récemment acquis le club de Bari à la dérive totale (aujourd’hui en Serie D après avoir déposé le bilan) et mis son fils Luigi à la tête du navire avec l’ambition de lui redonner ses lettres de noblesses. Version officielle qui, là encore, fait des sceptiques. Maillard-Pacini le premier.

« Bari, c’est un club qui est important en Italie. Mais c’est compliqué d’avoir deux clubs au plus haut niveau, encore plus quand t’es tout seul. Est-ce que remonter Bari en Serie A, c’est envisageable ? De Laurentiis, c’est un gars qui n’aime pas vivre au-dessus de ses moyens, donc il ne faut pas s’attendre à de grosses dépenses de sa part pour y parvenir. D’ailleurs les fans de Bari sont pas très contents, ils ont compris sa méthode. »

A vrai dire, pas grand monde ne se satisfait de cette « méthode » (sauf éventuellement le fair-play financier). A Naples​, c’est un peu pareil, on n’apprécie guère la prudence économique du bonhomme. Question de résultats sportifs, mais pas que. Mirko : « au Napoli, le supporter ne supporte pas que le club soit positif sur son compte en banque, car le vrai Napolitain est très dépensier et vit à crédit. Voir qu’ALD se vante d’être en actif dans le bilan, ça l’énerve. »

On peut comprendre notre tifoso et la sempiternelle question de la rénovation du San Paolo en est le meilleur exemple. Le président napolitain est le premier à crier sur tous les toits que le San Paolo est vétuste, à le comparer « à des toilettes » à vouloir le rénover, mais le dernier à mettre la main à la poche. On parle d’un investissement n’excédant pas les 20 millions d’euros de la part d’un SSCN qui souhaite :

  • Supprimer la piste d’athlétisme.
  • Moderniser le stade.
  • Ramener sa capacité à 40.000 places (contre 60.000 aujourd’hui).


« Les sièges sont très sales, les toilettes catastrophiques, tout est rouillé »

Pour le reste, De Laurentiis s’attend à ce que la Mairie - décisionnaire car usufruitière - consente à un gros effort économique, en brandissant pour prétexte l’exposition dont bénéficie la ville grâce aux résultats sportifs du club - argument auquel la ville est peu réceptive. En outre, ALD « voudrait avoir le stade pour en faire ce qu’il voudrait. Le club accuse la mairie de ne pas vouloir investir dans l’infrastructure et la mairie accuse le club de ne pas vouloir trouver une entente avec elle », résume Mirko.

Ce dialogue de sourds dépasse le cadre des pépètes. Si la ville ne veut pas céder la bâtisse à l’homme d’affaires, c’est qu’elle en a aussi besoin. « Naples, au niveau équipements publics, on est à la rue. Et y’a des clubs d’athlé et de muscu où des personnes comme toi et moi peuvent faire leur sport au San Paolo. Y’a même des écoles qui donnaient leurs cours d’athlé au San Paolo, je peux en témoigner vu que ça a été mon cas », déballe Mirko. Après une brève recherche sur les internets, on constate par exemple qu'un événement sportif - l'Universiade d'été de 2019 - a obtenu de la ville une rénovation de la piste d'athlétisme. De quoi ravir l'ami ALD.

Tout beau, tout neuf
Tout beau, tout neuf - WP/20 Minutes

Pris au piège de l’inertie (« un problème très italien, il va falloir que bureaucratiquement ça bouge parce qu’à part la Juve et l’Udinese, ça n’avance pas », peste le journaliste d’Eurosport), le San Paolo vieillit inexorablement sous les yeux d’une population passionnée mais inquiète comme le prouve le remplissage de plus en plus rare du stade. Mirko, en mode monologue d’Otis :

Il a été modernisé pour la Coupe du monde 90, ça fait donc 28 ans qu’il n'y a pas eu un investissement qui a été fait. A part la présidentielle, les sièges ne sont pas numérotés : c’est premier arrivé, premier servi. Si tu arrives au stade dans telle tribune et que tu dis "c’est ma place ici", on te répond "t’es pas au cinéma". Le stade est très vétuste, les sièges très sales, les toilettes catastrophiques. On peut même parler d’insalubrité… Tout est rouillé. Certains joueurs, des petits jeunes du PSG, les Nsoki et tout quand ils vont arriver au San Paolo ils vont être surpris de ce qu’ils verront, même si évidemment la salle de presse et les vestiaires sont bien agencés. Avoir un club dont le coach est le plus titré de ces dernières années dans un stade comme ça c’est… Pour tout vous dire, le Maracana de Belgrade [stade de l’Etoile Rouge] est en meilleur état que le San Paolo. »

Pas évident d'être optimiste après avoir entendu de telles paroles et fait le tour de ce mastodonte en décrépitude, surtout plusieurs semaines après l’effondrement dramatique d’un pont autoroutier à Gênes. Maillard-Pacini conclut : « on sait que le risque d’accident existe. Mais après la saison reprend et on oublie : "y’a péno, y’a pas péno, Que fait la VAR ?" Etc. C’est comme ça. » Jusqu’à la prochaine punchline de De Laurentiis.