OM, histoires de finales (1/4): Les larmes de Bari... Mais bon sang, pourquoi Goethals n'a-t-il pas fait jouer Stojkovic?

FOOTBALL Considéré comme le meilleur joueur du monde à l'époque, «Pixie» n'est rentré qu'à la 112e minute de la finale perdue par Marseille face à l'Etoile Rouge de Belgrade...

B.V.

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Les larmes de Bari pour l'OM
Les larmes de Bari pour l'OM — AFP
  • En 1991 à Bari, l'OM joue contre l'Etoile Rouge de Belgrade sa première finale européenne.
  • Battus aux tirs aux buts, les joueurs de l'OM ont longtemps regretté que Raymond Goethals ne fasse pas jouer Goran Stojkovic, considéré comme l'un des meilleurs joueurs du monde à l'époque.

Toute cette semaine qui va nous mener à la finale de Ligue Europa entre l’Atletico Madrid et l’OM à Lyon, 20 Minutes vous fait revivre le passé européen du club marseillais. A travers quatre épisodes, un pour chaque finale, nous allons retracer avec l’aide précieuse de l’historien du club Gilles Castagno, une anecdote, une histoire, une polémique qui a fait l’histoire de l’OM mais aussi celle du foot français. On ouvre cette série avec la défaite de 1991 à Bari face à l’Etoile Rouge de Belgrade, lors de la première finale européenne de l’OM.

Episode 1. 1991, les larmes de Bari. Mais pourquoi Goethals n’a pas fait jouer Stojkovic ?

Quand la France et le Brésil seront à la 110e minute de la finale du prochain Mondial et qu’il faudra bétonner pour conserver le but d’avance inscrit par Kylian Mbappé, Didier Deschamps pourra sortir son attaquant pour faire entrer un défenseur. Oui, même s’il a déjà fait ses trois changements auparavant. Alors que le monde va découvrir à partir de cet été les matchs à quatre remplacements autorisés, Raymond Goethals n’avait le droit qu’à deux au moment de la première finale européenne de l’OM. Et ce détail a peut-être changé fondalement l’histoire d’un soir, l’histoire d’un club, l’histoire du foot.

Nous sommes le 29 mai 1991, au Stadio San Nicola de Bari. Auteur d’un parcours parfait dans cette Coupe d’Europe des clubs champions, avec notamment une énorme victoire face au grand Milan en quarts de finale, l’OM est la meilleure équipe d’Europe. Ne lui reste qu’à le prouver face à l’Etoile Rouge de Belgrade, fierté du magique football yougoslave, avec son milieu Prosinecki-Jugovic-Mihajlovic-Savisevic. Ne manque qu’un magicien à ce quatuor pour compléter la dream-team : Dragan Stojkovic, dit Pixie - rien à voir avec Where is My Mind - considéré comme l’un des plus beaux joueurs du monde à l’époque. Une terreur, passée à l’OM l’été d’avant contre 49 millions de francs, record mondial.

Blessé au genou dès le deuxième match de la saison à Metz, Stojkovic rate à peu près toute la saison. Tout juste revient-il pour faire un match complet face à Nice le week-end d’avant cette finale de Coupe des champions. Et semer le doute dans l’esprit de Raymond Goethals, le coach belge de l’OM. Doit-il titulariser le meilleur joueur du monde à court de rythme dans une finale de Coupe d’Europe ? Face à ses anciens coéquipiers ? Gilles Castagno, auteur d'une encyclopédie sur l'OM, se souvient :

« La semaine d’avant, c’était la grande question. Tout le monde se demandait s’il allait jouer. J’étais à Bari et j’avais parlé avant le match à des supporters de l’Etoile Rouge. La seule chose qui leur faisait peur, c’était Stojkovic. Papin, Waddle, Moser… C’était des bons joueurs mais sans plus. Stojkovic avait été tellement phénoménal chez eux qu’ils le craignaient plus que tout. »

Sa démonstration s’adjoint d’un moment marquant : une demi-finale que l’Etoile Rouge était sur le point de gagner face à Milan avant que le brouillard ne s’en mêle. « Il avait presque éliminé Milan à lui tout seul », assure Castagno. Si bien que même avec un seul match dans les jambes, la question de faire jouer Stojkovic à Bari se pose. Sauf pour Goethals, qui annonce quelques heures avant la rencontre que Stojkovic sera sur le banc.

« A la causerie, lorsque Raymond Goethals a annoncé que Stojkovic ne démarrait pas le match, nous avons pris un coup sur la tête, s'épanche des années plus tard Jean-Pierre Papin pour le site officiel du club. Sa composition n’était pas mal, avec Olmeta, Di Meco, Amoros, Boli, Carlos, Germain, Fournier, Pelé, Waddle et moi, mais il se privait tout de même de Tigana, Cantona et Stojkovic. De mon point de vue, avec autant de recul, c’était une erreur, car il ne composait pas l’équipe la plus forte. Du côté de l’Étoile Rouge, la crainte était la titularisation de Dragan Stojkovic. »

Jean-Pierre Papin face à l'Etoile Rouge
Jean-Pierre Papin face à l'Etoile Rouge - SIPA

No Pixie, no party. Le match est mou, une bonne purgeasse comme seules les finales de l’époque savaient en faire. Fin du temps réglementaire, 0-0. Prolongation. S’il avait eu droit à trois changements, Goethals aurait sans doute tenté le pari Stojkovic un poil plus tôt que la 112e minute. Mais même en huit petites minutes, Stojkovic change le match. L’OM se procure plus d’occasion que pendant tout le match, le Yougoslave se balade au milieu de ses ex. Mais il ne trouve pas la solution en si peu de temps et l’OM s’incline aux tirs au but. Basile Boli pleure toute l’eau de son corps. Les larmes de Bari vont désormais hanter le football français.

Papin, encore : « Lorsqu’il est entré en jeu, j’ai vu la peur sur leur visage, mais c’était trop tard. J’insiste, il fallait mettre "Pixie" au coup d’envoi, peu importe au détriment de qui. Avec lui, l’OM aurait certainement montré lors de cette finale un autre visage… Les Yougoslaves aussi, d’ailleurs. Pour moi, il était prêt. »

Sentiment partagé. Le latéral Manu Amoros, dans La Provence : « Ce jour-là, concernant la composition d’équipe, il me semble que les choix n’ont pas été très bons, car Dragan Stojkovic et Jean Tigana avaient été laissés sur le banc, alors qu’ils nous avaient apporté énormément. » Stojanovic, gardien de l’Etoile Rouge : « Il était sans doute le seul dans cette équipe capable de trouver une réponse à notre tactique ». Stojkovic a expliqué dans plusieurs interviews, quelques années plus tard, toujours en vouloir à Goethals.

Stojkovic « à peine bon qu’à faire les courses »

« J’ai de gros regrets quand je repense à la finale de C1 perdue face à l’Etoile Rouge. Une rencontre que je devais jouer : le jour de la finale, dans la chambre, Papin m’a dit que j’allais débuter. Juste avant le match, Goethals a choisi un autre joueur. Ça m’a fait mal, je n’ai jamais compris son choix.. Sur ce match, Goethals s’est planté. […] Je pense que Goethals a fait une erreur. C’était un match pour moi, mais il pensait différemment. Mais ils avaient peur de moi, et moi, j’étais très motivé. Mais Raymond a dit non ».

Sans qu’on sache jamais vraiment pourquoi. Le sorcier belge, décédé en 2004, ne s’en est jamais expliqué. Des archives de 1991 laissent à penser que Goethals n’avait qu’assez peu d’estime pour Stojkovic, « à peine bon qu’à faire les courses », et en disent long sur l’état d’esprit du coach : « je ne fais jamais rien comme les autres et ce n’est pas maintenant que je vais changer ». Et si les autres lui demandent de mettre Stojkovic, alors il ne va pas le faire.

« A L’époque, Goethals avait un onze type et il ne changeait jamais, explique Gilles Castagno. Tigana et Cantona, par exemple, ne jouaient jamais. Cantona s’était d’ailleurs engueulé avec Goethals car il ne faisait jamais tourner. Stojkovic était blessé toute la saison et revenu au dernier moment, il n’y avait que deux changements possibles… Quelque part, tout le monde se doutait qu’il n’allait pas jouer. »

Dernière hypothèse, née de quelques rumeurs qui circulent par-ci par-là à Marseille. Goethals n’aurait tout simplement pas eu confiance en Pixie, de peur qu’il ne joue pas à 100 % face à ses anciens coéquipiers. Pour la rendre crédible, il faut comprendre un peu mieux le contexte historique d’une Yougoslavie à l'aube de dix ans de guerre et de son éclatement. Sans doute s’agissait-il pour le si riche football yougoslave de la dernière chance de gagner un titre majeur. Alors si Stojkovic pouvait ne pas être à fond contre ses amis…

« Connaissant Pixie, je n’y crois pas une seconde, coupe l’ancien marseillais Bernard Casoni. Ce n’était tout simplement pas son genre. » Stojanovic, son ami de l’Etoile Rouge, confirme : « S’il avait joué, il aurait tout donné pour que Marseille gagne. » Et les supporters marseillais n’auraient peut-être pas attendu deux ans de plus pour être « à jamais les premiers ».