Tour de France: Un parcours pour pourrir la vie de Froome et de la Sky, vraiment?

CYCLISME Le tracé 2019 sera le plus montagneux de l’histoire, dans le but de contrer la domination de l’équipe britannique sur l’épreuve…

Julien Laloye

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Christropher Froome et Geraint Thomas lors de la présentation du Tour de France 2019 à Paris.
Christropher Froome et Geraint Thomas lors de la présentation du Tour de France 2019 à Paris. — STEPHANE DE SAKUTIN / AFP
  • ASO a présenté le tracé du Tour de France 2019, du 7 au 28 juillet prochain.
  • Ce sera une des éditions les plus montagneuses de l’histoire, avec 30 cols escaladés, un record.
  • Le parcours a été clairement imaginé pour déstabiliser la puissance de la Team Sky, sans conviction que ça réussisse totalement.

Il y a des choses qu’on ne peut pas dire quand on est organisateur du Tour de France et qu’on présente le tracé de la prochaine édition dans l’immense écrin du Palais des Congrès. Un exemple tout bête ? On ne peut pas dire : « J’ai mal à mon vélo quand je vois le podium du tour 2018 avec trois rouleurs-grimpeurs-bûcherons sur le podium [Thomas, Dumoulin, Froome, et même Roglic à la quatrième place], donc j’ai imaginé un parcours exprès pour leur courir sur le haricot, quitte à ce qu’ils restent chez eux, ce serait encore mieux ». A la place, on raconte, comme Christian Prudhomme, qu’on s’est décidé « pour un parcours varié, avec beaucoup de moyenne montagne où la course est dure à contrôler, avec l’envie de surprendre ».

Un tracé pour briser l’hégémonie des rouleurs

Quand on se penche sur le Tour 2019, au tracé dévoilé ce jeudi, difficile de ne pas voir un ensemble d’artifices destinés à pourrir la vie de la Sky et de tous ces rouleurs élevés en batterie qui avalent le bitume collés sur la selle, sur le plat comme sur un raidard à 15 %. Dans le désordre :

  • Le retour en grâce de la moyenne montagne, avec des cols courts et explosifs sur des routes étroites, qui invitent aux chevauchées fantastiques et à la prise de risque loin de l’arrivée
  • Le choix presque insolent de ranger le contre-la-montre dans le garage à souvenirs. A peine 60 bornes l’été prochain, dont la moitié par équipe.
  • Le retour en force des cols en haute altitude, plus de sept sommets à 2.000 mètres ou plus, un record dans l’histoire récente, dans l’espoir fou que Chris Froome demande une bouteille à oxygène à mi-pente plutôt que de finir comme Tom Simpson.

Notez que le machiavélisme du plan de départ n’a échappé à personne, et surtout pas aux premiers intéressés. Ecoutez Froome, justement, quadruple vainqueur déchu :

« Je ne dirais pas que le tracé est bon ou mauvais. Chaque année, c’est difficile et il n’en ira pas autrement l’an prochain. C’est une bonne chose d’avoir plus d’arrivées au sommet. Les arrivées au sommet, c’est bon pour la course, ça offre plus d’opportunités pour prendre des risques. Quand il n’y en a qu’une ou deux, ça donne une course très négative. Ce qui me surprend, c’est qu’il y ait moins de kilomètres de contre-la-montre. Je pensais qu’avec (la présence de) Tom Dumoulin, il y en aurait plus. J’aurais préféré une course, avec davantage de contre-la-montre, afin de mettre en valeur les coureurs les plus complets ».

C’est dit sans penser à mal, le type a claqué les trois Grands Tour en regardant l’appli météo de la main droite et son capteur de puissance de la main gauche, et quand il n’avait plus de vélo, il s’est mis à courir. En clair, il ne veut pas nous faire de peine, mais ce n’est pas en essayant de l’embrouiller sur le tracé que ça va changer le fond de l’affaire : la Sky dominerait aussi le Tour s’il se courait sur Mars avec des combis d’astronaute.

Froome pas trop inquiet pour la Sky

N’enlevons aucun mérite à l’organisateur, qui fait ce qu’il peut pour casser la routine. C’en est même touchant, parfois, comme cette idée de rajouter des bonifs sur les derniers cols des étapes pour favoriser l’offensive des leaders, quand tout le monde sait que les bonifs iront à l’échappée du jour neuf fois sur dix. Touchant, aussi, cette invitation à « faire disparaître les capteurs de puissance », comme on annonce vouloir tout faire pour sauver la planète en séminaire chez les huiles de Total.

Lilian Calméjane se charge de clouter le cercueil avant même le grand départ, quand on lui demande son avis de tacticien sur le parcours :

« Une très bonne surprise pour les attaquants comme moi, avec une moyenne montagne qui reprend sa place avec des massifs intermédiaires. Pour le général ? Il y a un chrono par équipe va déjà scinder une hiérarchie dans le peloton avec l’arrivée à la Planche des Belles Filles le lendemain, cela fera un peu plus de bons de sortie pour des baroudeurs jusqu’à l’arrivée à Gap. Les Alpes [sur les trois derniers jours avant Paris], c’est un triptyque dantesque qui attend les coureurs. Les favoris auront à cœur de garder le maximum d’énergie pour ces trois derniers jours. Dans le cyclisme d’aujourd’hui, c’est de plus en plus dur de déjouer les scénarios écrits d’avance. Les meilleurs gagnent à la fin, et la Sky possède les meilleurs coureurs ».

Voilà pour le portrait apocalyptique du mois de juillet. Les Britons qui mettent une minute à tout le monde dès le premier contre-la-montre, avant d’en mettre une petite en Alsace pour gérer ça en père peinard jusqu’aux Alpes, où le plus fort de la meute Sky s’adjugera le maillot jaune pour de bon.

Entre les deux, de notre regard franchouillard ? De l’indifférence, beaucoup, de l’enthousiasme exagéré pour les rushs de Calméjane, des comptes d’épicier pour savoir si Alaphilippe peut ramener le maillot à poids en se glissant dans TOUTES les échappées en montagne, et la même interrogation lancinante pour nos deux meilleurs cartouches au général : Bardet va-t-il sauver son Tour à Brioude/Pinot va-t-il sauver son Tour dans les Alpes après avoir craqué dès la Planche des Belles Filles ?

L’envie de se tirer une balle dès maintenant pour ne pas voir ça fait tranquillement son chemin, et ce n’est pas le discours de Julien Jurdie, directeur sportif de Roro Bardet, qui va nous réconforter.

« La Sky, c’est un peu comme le PSG. Ils ont deux fois plus de budget que les autres, une surface financière qui facilite leur travail, et en Ligue 1, ça donne 5-0 tous les week-ends. En vélo, il y a un peu plus d’incertitude. Les organisateurs ont cherché à dynamiter le Tour par des étapes relativement courtes avec beaucoup de massifs montagneux, mais la Sky a l’habitude de gérer sa force collective avec intelligence. Il faudra la réussite avec nous si on veut les inquiéter ».

Guère encourageant. Si on n’écarte pas l’idée d’une bonne surprise venue des absents de l’an dernier, entre le jump irrésistible de Yates par séquences, la nouvelle sérénité (peut-être) de Pinot après sa fin de saison sublime, la régularité de Lopez en haute montagne, le petit grain de sable pourrait venir de la Sky elle-même. Il arrive que les loups finissent par se bouffer entre eux. On a pensé à ça en écoutant Chris Froome nous expliquer que les sommets à plus de 2000 mètres pourraient favoriser « les coureurs nés en altitude comme Nairo Quintana ».

Yates, Pinot… ou Bernal pour espérer un autre scénario ?

On a d’abord souri en se disant in petto que c’était avoir beaucoup d’égard pour ce bon Nairo, qui n’a plus lâché personne depuis trois ans, facteurs de Boyaca compris, puis on a blêmi d’un coup : bordel, mais c’est que la Sky a aussi Bernal. Qui ça ? Bernal, le dernier phénomène de Colombie élevé par les chamois des Andes, le genre de type dont Stade 2 nous apprend qu’il escaladait « El Tourmaletito de Medellin » deux fois par jour pour aller à l’école quand il était môme.

On n’oublie pas le vainqueur sortant Geraint Thomas, même si le Gallois semble se diriger tranquillement vers une fin de carrière en roue libre à la Wiggins. Le type n’est pas monté sur un vélo depuis fin juille, et il affiche le bidou d’un cadre londonien trop porté sur les afters au houblon. « Il est temps pour moi de remonter sur un vélo, reconnaît l’intéressé. J’ai très envie de défendre mon titre bien sûr, mais rien n’est encore défini dans l’équipe, on verra ». Pour ce qui est Froome, aucune inquiétude à avoir. Le Kenyan est déjà sec comme une asperge du midi. Vivement juillet, qu’on s’ennuie.